Les disparités salariales démotivent les fonctionnaires burundais

Deux poids, deux mesures pour les fonctionnaires burundais ces dernières années : eux des secteurs de la santé et de la justice dont les salaires ont été nettement revalorisés et les autres qui ne gagnent pas de quoi nourrir leur famille. Les plus mal payés sont amers et très démotivés. Les services publics s’en ressentent.

(Syfia Grands Lacs/Burundi)

« Quand on fait semblant de vous payer, vous faites semblant de travailler », déclarent souvent les fonctionnaires d’État du Burundi. En effet, le salaire de la fonction publique est certes payé régulièrement, mais il est devenu insignifiant et ne permet pas de vivre. À ce problème s’ajoute celui du décalage salarial : depuis environ 3 ans, deux services sont mieux payés que les autres. Il s’agit de ceux de la justice et de la santé dont les salaires sont gonflés par nombreuses primes dépassant même le traitement mensuel. Les salaires du personnel de santé ont été revalorisés en 2009, après une longue grève des soignants. Les médecins ont été augmentés de plus de 150 %, les soignants de 70 %. Les juges et les magistrats ont aussi vu leurs salaires relevés pour lutter contre la corruption. Mais malgré leurs grèves, les enseignants n’ont eu droit qu’à quelques arriérés de salaire.

Jaloux et découragés

Ceux qui restent mal payés ont perdu leur conscience professionnelle et en veulent à ceux qui sont mieux rémunérés : « Ce sont ceux là qui sont payés quand nous travaillons », le dit avec amertume un agronome en voyant un infirmier.

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Actuellement, un jeune infirmier avec un niveau A 3 gagne mensuellement entre 200 et 300 $ alors qu’un jeune licencié, avec 4 ou 5 ans d’études de plu touche à peine 150 $. Découragés par ces petits traitements et ayant attendu en vain une harmonisation des salaires, les fonctionnaires ne voient plus l’intérêt d’un travail qui les nourrit à peine 3 semaines par mois. Pourquoi y seraient-ils assidus et se sacrifieraient-ils alors que d’autres sont privilégiés ?

Les actuels barèmes salariaux ne dépassent que légèrement ceux qu’avait laissés le colonisateur il y a environ 50 ans. Depuis cette période jusqu’aujourd’hui, confirme Nduwayo P., le porte-parole de l’ABUCO (Association burundaise des consommateurs) les prix des denrées ont énormément augmenté alors que les salaires stagnent.

« La vie des fonctionnaires, c’est devenu une vraie escroquerie », estime toujours Nduwayo P. Dans la circonscription de Bujumbura, ajoute-t-il, les cahiers des boutiquiers sont pleins de dettes impayées, souvent par ces agents de l’État. Rares sont ceux qui touchent 150 $ par mois. Apollinaire de la commune Kamenge à Bujumbura en gagne 130 $. Trois quarts de cette somme sont utilisés pour payer son loyer. Pour financer le reste, il lui faut se démener : tantôt solliciter un découvert à la banque, tantôt un crédit difficile à payer dans des boutiques, ou encore s’absenter du service pour courir ça et là gagner quelques sous complémentaires.

Services au ralenti

Dans les bureaux de la fonction publique, les files d’attente de gens, qui viennent chercher et signer des documents, faire des réclamations sur leurs salaires… sont toujours longues. Certains attendent en vain et sont obligés de revenir. Les querelles entre les fonctionnaires de ce ministère et ceux qui supportent mal leur comportement sont fréquentes. Le dégoût au service est visible. Ici les agents sont soit en retard, soit se présentent puis retournent chez eux, soit sont stressés par leurs problèmes quotidiens. « Pensez-vous que l’on peut planifier le lendemain avec nos salaires ? », répond une femme, agent de la fonction publique à ceux qui se plaignaient de son absence au service pendant près d’une heure. En privé, celle-ci avoue qu’elle n’avait rien laissé à la maison et qu’il lui fallait aller voir un ami qui avait promis de lui un prêter de l’argent.

Les chefs de service sont impuissants. « Est-ce ça un travail ? », rétorque un enseignant à son chef qui lui demandait la cause de son absence de deux jours. Comme les salaires ne valent rien, les chefs des services sont incapables d’appliquer la loi quand il faut sévir contre les absences et les irrégularités au service. « La loi est là, mais ce n’est pas facile de punir un homme qui affirme avoir été absent parce qu’il n’avait pas à manger », reconnaît ce directeur d’école. D’ailleurs, les responsables sont souvent logés à la même enseigne que les agents.

Face à ces différences de traitement au sein de la fonction publique, les jeunes à l’école et à l’université recherchent les sections et facultés qui ont des débouchés dans les catégories de fonctionnaires les mieux payés. C’est ainsi qu’à l’université de Ngozi, les jeunes se ruent pour s’inscrire à l’Institut médical à tel point que, pour limiter les effectifs, la réussite à l’examen d’État est désormais nécessaire. Même situation à l’école paramédicale de cette même ville dont les effectifs ont presque doublé ces dernières années. L’engouement est fort aussi pour la faculté de droit qui fabrique ainsi de nombreux chômeurs.

Par Eric Nshemerimana

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