Les humanitaires remplacent l’État dans le Sud-Kivu

À Bunyakiri, vaste groupement du territoire Kalehe au Sud Kivu, ravagé par les guerres, les Ong humanitaires ont remplacé l’État quasiment inexistant. La santé, l’éducation, la justice, la nutrition, les routes… elles s’occupent de tout… Jusqu’à quand ?

(Syfia Grands Lacs/RD Congo)

“Nous sommes sans doute dans l’un des coins les plus vulnérables du pays”, explique Serge Bisimwa du Programme élargi et d’assistance aux retournés (PEAR+), un programme d’urgence pour les zones qui ont connu de nombreux déplacés. C’est le cas de Bunyakiri, situé à 80 km au nord de Bukavu en territoire de Kalehe, à environ 3 h de route de la capitale du Sud Kivu. Le nombre d’habitants n’y est pas exactement connu car les populations fuyant des combats ne cessent de se déplacer. Certaines données sanitaires parlent de près de 75 000 personnes.

Ce qui frappe dès qu’on arrive, c’est la très forte présence des associations humanitaires. On ne voit que des véhicules 4X4 flanqués de petits drapeaux – ACF (Action contre la faim), IRC (International Rescue Committee), Search for Common Ground… et tant d’autres – qui vont et viennent sur ce qu’il reste de la route bitumée datant de l’époque coloniale.

Les humanitaires sur tous les fronts

Depuis près de cinq ans, cette région de près de 2 500 km2 est de plus en plus dépendante de l’assistance de la vingtaine d’organisations humanitaires internationales et nationales présentes sur place.

Elles tiennent presque tout en main : la santé, l’éducation, la justice qui reçoit un appui financier pour l’organisation des chambres foraines.
Le long de la route, on aperçoit des écoles neuves ou en reconstruction, qui remplacent peu à peu les tentes encore nombreuses où les enfants, assis sur des planches, suivent les cours.

Toutes ont été construites par les humanitaires qui parfois donnent aussi des fournitures scolaires aux enfants. Pour éviter la malnutrition, les élèves du primaire mangent dans les cantines des écoles appuyées par le Programme alimentaire mondial (PAM). Des centres de santé bénéficient de dons en médicaments. Certaines maladies comme le choléra et la malaria sont presque totalement prises en charge par ces Ong.

“La situation est tellement confuse que tout est prioritaire. Cette zone a été oubliée pendant des années et les multiples guerres ont ravagé le peu qu’il y avait. On dirait un coin à refaire”, note Serge Bisimwa. Pendant des années, la région a été le théâtre de violents combats entre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), les groupes Maï Maï, l’armée régulière.

La route, qui devenait chaque jour plus impraticable, n’est redevenue carrossable que grâce aux efforts des Ong qui ont joué le premier rôle dans le désenclavement de la région. Mais celui-ci est loin d’être achevé : il n’existe aucune couverture en téléphonie cellulaire ni audiovisuelle. Seules deux radios locales émettent le soir, appuyées techniquement et parfois financièrement par Search for Common Ground, une organisation américaine.

L’État inexistant

“On reste encore enclavé car l’État ne s’y met pas totalement, constate Pontien Musomerwa, représentant de la société civile. On a vu certains experts en téléphonie cellulaire venir faire de la prospection, mais sans aucune suite.” “Nous avons aussi vu quelques missions itinérantes de certains membres du gouvernement, mais jusque-là sans retombées significatives”, se plaint un jeune vendeur.

L’administration locale est démunie, les bureaux de l’État quasi inexistants. On ne sent la présence de l’État qu’au poste d’encadrement administratif où des gens viennent souvent de plus de 40 km pour régler certains problèmes. Une forte présence militaire est remarquée au principal centre commercial de Bulambika mais la police est presque absente. En l’absence de sécurité, la population se concentre dans les zones urbaines et du coup, la production agricole est faible. Les habitants dépendent donc en grande partie de l’aide humanitaire. Certains bénéficiaires en revendent une partie au marché à faible prix pour avoir un peu d’argent.

Mais les habitants craignent pour l’avenir. “Notre école vient d’être reconstruite et même les manuels et autres fournitures ont été donnés aux enfants. C’est bien, mais je ne sais pas ce qui se passera lorsque toutes ces ONG partiront”, s’inquiète un enseignant d’une école reconstruite par PEAR+.

L’intervention humanitaire est ici tellement considérable qu’on voit les campements ou les sites de ces organisations le long de la route, ce qui ne se voit pas ailleurs. “Chaque mois, nous restons trois semaines ici et une semaine à Bukavu, et cela depuis que nous sommes arrivés, explique un agent d’AVSI, une organisation italienne, car c’est nous qui avons presque tout en main.”

Par Yves Polepole

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