Au Burundi, les magistrats réclament leur indépendance

Confrontés aux pressions et aux menaces permanentes des autorités, les magistrats burundais ont fait grève pour réclamer leur indépendance. Ils font état de coupables disculpés et d’innocents emprisonnés sans jugement.

(Syfia Grands Lacs/Burundi)

Les magistrats burundais regroupés au sein du Syndicat des magistrats du Burundi (SYMABU) ont repris le travail le 23 février, après six jours de grève. Mais si leurs revendications ne sont pas prises en compte dans les 30 jours, ils s’y remettront.

En tête de leurs réclamations, la fin de l’immixtion du pouvoir exécutif dans la justice. Ils réclament aussi des mesures d’accompagnement pour une réelle indépendance : indemnités (logement, judicature, frais de mission pour les déplacements sur le terrain, etc.). Cela leur permettrait d’être impartiaux dans leur travail. « Ça demande un courage exceptionnel quand on doit trancher en défaveur de son bailleur par exemple ! », dit l’un des magistrats interrogés qui, comme tous ses collègues, ne veut pas être cité.

Menaces et ingérence de l’exécutif

Mais ce sont les interventions de plus en plus fortes et nombreuses de membres du gouvernement et de l’administration qui les gênent le plus.

« Pour certains procès, surtout ceux qui engagent certains membres de l’exécutif ou leurs proches, on a toujours peur. Il faut prier pour ne pas tomber sur un tel procès », se plaint un magistrat rencontré en voyage de Bujumbura vers l’intérieur du pays.

Celui qui est chargé d’un procès touchant une personne proche de l’autorité est régulièrement menacé par téléphone ou directement. On lui dit que s’il tranche en défaveur de l’intéressé, il en verra les conséquences. Parfois c’est un supérieur qui fait passer ce message menaçant.

À Kayanza, en 2010, des policiers ont frappé à mort un citoyen sous les yeux et par ordre du gouverneur. Mais ils ont tous été disculpés. « Si personne n’a été condamné, ce n’est pas parce que tous étaient innocents… » exprime avec amertume un autre magistrat. La justice locale a été contrainte de blanchir les coupables.

En décembre dernier, l’autorité administrative a décidé que, sur toute l’étendue du territoire, les magistrats ne libéreront plus un seul détenu sans concertation avec le gouverneur et l’administrateur. En 2009 déjà, le gouverneur de la province de Cibitoke avait libéré des prisonniers d’un cachot.

Des innocents emprisonnés sans jugement

Certains politiques en profitent aussi pour se débarrasser de gens qu’ils ne veulent pas à leurs cotés et, en particulier, de ceux qui leur sont défavorables. « Je vois bien que ton mari est emprisonné injustement, mais je n’y peux rien », dit, en privé, un procureur à la femme d’un détenu d’une prison au nord du pays. Celui-ci est victime d’un complot fomenté par des gens qui voulaient depuis longtemps prendre sa place comme directeur d’un bureau. Même les témoins l’ont déchargé, mais sans effet. Il a été remplacé à son poste avant même son inculpation ! En fait, de plus en plus de gens sont victimes de coups montés. Un mot est même apparu en kirundi pour en parler : Irementanya (montage).

Le jeu consiste souvent à allonger la détention préventive. Beaucoup de gens sont emprisonnés pendant plusieurs années avant d’être jugés. Ainsi les prisons sont toujours pleines. Celle de Ngozi, par exemple, conçue pour accueillir 400 prisonniers, en héberge plus du triple.

« J’ai été emprisonné injustement pendant quatre ans. Voilà que ma femme et mes quatre vaches ne sont plus là ! », se plaint Willy de la commune Ruhoro de la province Ngozi, rencontré deux semaines après sa sortie de prison. La femme de Willy avait dû vendre les vaches pour assister son mari et, ruinée, quitter la maison et se réfugier chez ses parents.

Généralement, les suspects acquittés n’ont pas le courage d’aller se plaindre pour avoir des indemnités. « Comment serais-je indemnisé par les mêmes gens qui m’ont emprisonné des années alors que j’étais innocent ? se demande Willy. Je perdrais mon temps. »

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