De moins en moins de citadins parlent la langue de leurs parents au Congo

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Les langues locales du Sud-Kivu sont peu à peu en train de disparaître en ville. Les jeunes ne les parlent plus. Souvent parce que leurs parents ne les utilisent plus eux-mêmes par peur d’être stigmatisés ou parce qu’ils sont d’ethnies différentes. Tout le monde parle swahili et les gens sont de plus en plus nombreux à apprendre l’anglais.

Discuter en lingala – une des quatre langues nationales de RD Congo, utilisée à Kinshasa – baragouiner l’anglais, parler un swahili recherché… C’est le signe distinctif des jeunes, étudiants ou non, de Bukavu, la capitale provinciale du Sud-Kivu. “C’est pour impressionner les autres, leur faire croire que j’ai déjà été à Kin”, explique Salomon Mwikiza, un étudiant d’un institut supérieur de la ville. De moins en moins de gens connaissent la langue de leurs parents au Sud-Kivu où coexistent plus de huit langues locales. Dans cette province, les gens vont et viennent et, depuis 15 ans, se marient de plus en plus entre ethnies différentes.

Ainsi un shi marié à une rega évite de parler sa langue en famille “pour ne pas frustrer ma femme”, explique Jean Kulimushi, un fonctionnaire de l’État. Ensemble, ils parlent le swahili. À cela s’ajoute les complexes de certains parents, même de la même ethnie, qui cachent leur langue et du coup leurs origines.

Avec les guerres qu’a connues l’est de la RDC, au cours desquelles des ethnies se sont suspectées, les unes d’avoir été du côté des agresseurs, les autres d’avoir été victimes de l’agression, “chacun fait attention à ne pas se faire repérer tout de suite”, explique Gervais Machumu, un étudiant.

Ainsi, des familles entières sont acculturées parce que les parents n’ont pas la même langue et que les enfants ignorent celle de leurs parents. Les enfants s’expriment alors dans la langue employée par leur mère pour leur parler, qui n’est plus nécessairement sa langue maternelle. Certaines langues sont ainsi en train de disparaître comme le kinyindu, le kirhinyirhinyi et le kirongeronge.

Jeunes ruraux complexés

C’est ainsi ajoute G. Machumu qu’“à la cité, nous parlons swahili et entre nous jeunes, le français ou le lingala domine.” Le mixage culturel et le cosmopolitisme des centres urbains les y poussent.

L’insécurité due aux guerres récurrentes depuis 1996 dans la région a occasionné un fort exode rural. “En ville les gens sont nombreux et la diversité des langues fait qu’on parle une langue que la majorité comprend”, explique Ciringa Basheka, un sociologue. C’est ainsi que le swahili domine et sert de langue véhiculaire dans l’administration, les affaires, entre les groupes et même comme langue à l’école pour les petits, en ville et dans les campagnes avant de passer au français, la seule langue qu’ils apprennent à l’école.

Actuellement, beaucoup de gens ne connaissent pas la langue de leurs parents pour être nés en ville ou y être venus très jeunes. Le swahili communément utilisé leur a ôté toute possibilité de l’apprendre. Ainsi, ils ne peuvent pas réclamer à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas pu faire eux-mêmes. “Complexée de ne pas connaitre le mashi, et n’ayant pas eu le temps de l’apprendre étant plus jeune, je me cache derrière le swahili qui est parlé par tout le monde”, confie Adrien Cibenjuka, un commerçant.

Les nombreux jeunes qui ont fui leurs villages pour la ville connaissent eux la langue de leur famille, mais ils ne la parlent pas devant les jeunes citadins plus nombreux et plus bavards. Pour Serge Bisimwa, un jeune du quartier Nyawera à Bukavu, “les autres jeunes ne parlent pas leur langue maternelle par honte et par complexe d’infériorité devant les citadins”. Cela les pousse à parler tout le temps le swahili pour se faire comprendre. Dès lors que vous parlez une langue locale, on vous traite de “paysan”, “d’analphabète” ou “d’impoli”.

Parler une langue demandée

De nos jours, inutile d’apprendre une langue dont on ne va pas se servir estiment aussi les jeunes. C’est pourquoi ils se ruent pour apprendre l’anglais “en perspective d’une facilité d’embauche, déclare l’animateur social Stany Bahanule, parce que, sur le marché du travail actuel, le dialecte n’est plus une clé de réussite.” L’anglais est souvent demandé pour travailler à Bukavu dans des Ong internationales devenues nombreuses.

Début juillet, Ndaro y’abakulukulu (la structure qui vulgarise la culture shi) a offert l’occasion aux jeunes qui le désiraient d’apprendre cette langue. “Personne ne s’étant inscrit, la formation n’a pas été organisée”, regrette Shakulwe Konda, le directeur de Ndaro y’abakulukulu. À l’inverse, tous les centres d’apprentissage de l’anglais organisent des cours en double vacation “pour satisfaire les nombreuses demandes”, selon un responsable de White Center for English.

Par Thaddée Hyawe-Hinyi

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