Afrique : diriger un média est aussi une affaire de femmes

En Afrique, de plus en plus de femmes sont journalistes, mais elles restent peu nombreuses à accéder à des postes à responsabilités dans leurs médias. Préjugés des hommes, manque de confiance en elles-mêmes… A force de persévérance, certaines arrivent toutefois à prouver leurs compétences.

De plus en plus de femmes journalistes, mais toujours aussi peu de rédactrices en chef ou de responsables de médias en Afrique. Tel est le constat de professionnels issus de différents organes de presse du continent lors d’une conférence sur le genre et medias tenue à Kigali, au Rwanda, du 26 au 28 août derniers.

Association rwandaise des femmes des médias

Présidente de l’Association rwandaise des femmes des médias (ARFEM), Faith Mbabazi déplore que télévisions, radios et journaux de son pays soient autant à la traîne en termes de parité : « Sur 183 journalistes, seuls 7 sont des femmes responsables de médias ».

Pourtant, les statistiques du Haut conseil de la presse au Rwanda montrent que près d’un journaliste sur trois est… une journaliste ! Dans son discours d’ouverture, le président du Sénat, a fait part de son étonnement qu’à peine une femme sur dix occupe un poste de direction dans les médias (aucune d’entre elles n’est par exemple responsable d’un journal), alors qu’elles sont majoritaires au parlement (45 députés sur 80). Le Rwanda ne fait pas exception en Afrique. Au Togo, seules 10 femmes occupent des postes à responsabilité sur quelques 177 organes de presse…

« Postes secondaires »

Les obstacles sont de différents ordres. Selon Diatou Cissé, membre du comité exécutif de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), co-organisatrice de la conférence avec la Fédération des journalistes africains (FAJ), « quand il y a des postes vacants, les hommes sont favorisés, surtout dans les promotions internes ». Pour elle, les médias étant dirigés par des hommes, ces derniers font davantage confiance à leurs homologues masculins et jugent les femmes moins disponibles au travail à cause, par exemple, des maternités. Pour Diatou, c’est « un prétexte pour les empêcher de diriger ».

Dado Camara, propriétaire et directrice de publication de L’Annonceur, un hebdomadaire du Mali, confirme que pour être responsable d’un journal dans son pays, la femme doit avoir son propre organe de presse, « sinon elle occupera des postes secondaires, car la plupart des journaux appartiennent aux hommes ». Dans ce pays, il n’y a ainsi que cinq femmes responsables de journaux.

Une journaliste du Burundi explique : « On nous confie les postes d’animatrice, productrice, ou reporter de sujets sociaux. On nous voit rarement traiter des sujets politiques ou économiques ». Elle précise que les rares à qui on donne leur chance sont celles qui ont une longue expérience, alors que cela n’est pas exigé pour un homme. Sandrine Isheja, 23 ans, chef des programmes adjoint à la radio Isango Star au Rwanda, est une exception. Elle se dit fière de l’emploi qu’elle exerce, mais déplore que certaines de ses collègues pensent toujours que son travail est « fait pour l’homme ».

« Une journaliste doit être ambitieuse »

Parfois, ce sont en effet les femmes elles-mêmes qui se mettent des barrières. Elles sont encore nombreuses à nourrir un complexe d’infériorité et à craindre de prendre des responsabilités. « Ca demande de la détermination. Et toutes n’ont pas le courage de les prendre », souligne Claire, journaliste de la presse privée.

Un directeur de radio, qui préfère garder l’anonymat, raconte : « Un jour, j’ai proposé à deux journalistes de les envoyer au Congo pour un reportage. Elles ont refusé en disant qu’il fallait envoyer un homme. Pourtant, je pensais qu’elles pouvaient faire ce travail ».

Crédo Adjé K. Tetteh, secrétaire général de l’Union des journalistes indépendants du Togo, encourage les femmes à lutter pour s’imposer : « Elles doivent se former, développer des aptitudes de responsabilité et faire un travail de qualité. Il faut qu’elles fassent des reportages sur la politique, la science ou l’économie, car on ne les voit pas de ce côté ».Crédo pense qu’ainsi, les hommes réaliseront qu’elles sont capables de faire le même travail qu’eux.

Un avis partagé par Caroline Béatrice Bahombessa, de la Fédération syndicale des travailleurs de la communication du Congo Brazza : « Une journaliste doit être ambitieuse, manifester la volonté de diriger et montrer ses compétences. Personne ne lui offrira le poste sans sa participation ! » Certaines tracent déjà la voie. Faith Mbabazi, chef de service à la radio nationale, observe que les hommes commencent à accepter d’être dirigés par une femme : « Avant, ils me regardaient avec un œil critique, mais je leur ai montré que j’étais à la hauteur et ils m’ont acceptée ».

Þar Solange Ayanone

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