Les sourds-muets ne savent pas comment ils vont voter au Bas-Congo

Les sourds-muets de la province du Bas-Congo, au sud-ouest de Kinshasa, sont inquiets à l’approche des scrutins de novembre prochain en RD Congo. Ils sont nombreux à posséder des cartes d’électeurs, mais ils ne connaissent presque pas les candidats. Rien n’est fait à ce jour pour faciliter leur participation au vote.

En présence d’un interprète, Carly Mutuadi, jeune sourd-muet, nous parle en langue des signes à Ephphrata, la seule école qui forme ces personnes malentendantes à Matadi, le chef-lieu du Bas-Congo. « Je n’ai jamais été sensibilisé et je ne sais pas comment je vais faire le jour des élections », se plaint-il. Carly a pourtant bien sa carte d’électeur. « Mais je ne sais pas pour qui je vais voter. » Rien, à ce jour, n’a en effet été fait, pour permettre à cette catégorie d’électeurs congolais d’être informés sur le déroulement du processus électoral en cours dans le pays et surtout sur les modalités de leur participation aux scrutins qui approchent.

Alors que la Commission électorale nationale indépendante (CENI) vient de publier les listes des candidats à l’élection présidentielle et aux législatives, leur inquiétude est de plus en plus grande.

Président de l’association des sourds-muets de Matadi, Henri Lulu wa Lula avoue, notamment, ne connaître que Joseph Kabila et Etienne Tshisekedi, comme candidats à la présidence. Ils sont pourtant onze, sur la liste définitive de la CENI.

« Au sujet des candidats députés, je ne connais personne », dit-il. Chargé des opérations de sensibilisation de la population à la CENI, Hubert Kasiwa reconnaît : « Oui, en effet, nous n’avons jamais pensé à cette catégorie de personnes. Pourtant, ils sont électeurs et éligibles ».

« Nous regardons la télé sans rien comprendre »

Selon le chef de division des affaires sociales du Bas-Congo, Roger Ndangi, la province compte plus de 3 000 sourds-muets. Parmi eux, un petit nombre seulement sait lire et écrire. Ce qui laisse la grande majorité sinon tous, en marge du processus électoral. Une situation que dénonce Pamphile Mbuangi, activiste des droits de l’homme : « Ce sont des gens qui ont des droits comme nous, dit-il. Les mettre à l’écart est une violation flagrante de leurs droits. »

En 2008, le Centre de production des programmes et supports de sensibilisation des sourds (Cpps), une structure de Kinshasa, avait tenté de parler des élections, à un petit groupe de malentendants de la province. Mais il n’a pas pu poursuivre son travail, faute de moyens. A Matadi, les formateurs évoquent quelquefois le sujet avec leurs élèves. « Vous ne devez pas voter pour la nourriture, la boisson ou les vêtements (que les candidats distribuent, Ndlr). Vous devez éviter les sentiments », leur dit Paul Masandi, directeur à Ephphrata.

Il y a peu de temps, dans cette école, un parti politique est venu solliciter le soutien des sourds-muets pour les prochains scrutins. Paul a été catégorique et a mis ses élèves en garde : « Nous ne voterons que pour celui qui s’occupera de nous », a-t-il averti. Il s’agit, pour eux, d’exiger aux politiciens un soutien à ces écoles qui apprennent de petits métiers aux sourds-muets, et de demander qu’on mette à la disposition des médias des interprètes qui vont traduire en langue des signes, ce qui se dit à la télévision. « Nous regardons la télé mais nous ne comprenons absolument rien ! », se plaint Henri Luwa wa Luwa.

« Leur enseignement devrait être gratuit »

Trois écoles dans le Bas-Congo (Matadi, Boma et Muanda), accueillent et forment des sourds-muets. Mais tous n’y vont pas, leurs parents étant généralement pauvres. En principe, « leur enseignement devrait être gratuit », suggère Paul Masandi. Privée, son école a déjà formé plus de 200 malentendants à utiliser la langue des signes, ce qui leur permet d’écrire et de communiquer. « Mais c’est peu, car Matadi en compte plus de 600. »

La grande crainte, c’est de voir ces écoles qui s’occupent de la formation des sourds-muets, les laisser à l’abandon vue leur précarité. Bâtiments vétustes, manque de matériel, enseignants non payés qui finissent par partir, salles de cours mal éclairées… « C’est dur, les faire étudier dans ces conditions contribue à détruire leurs yeux pourtant indispensables pour leur communication », regrette Alphonse Bibila, enseignant à Ephphrata. En 2009, les malentendants de cette école n’ont pas passé le test national de fin d’études primaires, par manque d’enseignants. « Il faut qu’elle devienne publique pour qu’ils soient pris en charge par l’Etat », plaide Paul Masandi, qui n’a jusqu’ici pas encore été entendu.

Par Nekwa Makwala

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