Rwanda : légaliser l’avortement pour sauver des vies

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La légalisation de l’avortement en discussion au parlement divise actuellement la société rwandaise. Pourtant soixante mille femmes mettent fin en cachette chaque année à des grossesses qu’elles n’ont généralement pas voulues. Faute de suivi médical, nombreuses sont celles qui en meurent ou en gardent des séquelles durables.

Faut-il ou non légaliser l’avortement dans certaines conditions? Les discussions sont actuellement chaudes au parlement rwandais.

Cette révision du Code pénal autoriserait l’avortement après un viol; lorsqu’une femme est tombée enceinte à la suite de pratiques traditionnelles; qu’elle a fait l’objet d’un mariage forcé ou a été victime d’inceste… ou enfin quand la poursuite de la grossesse met en péril la santé de l’enfant à naître et de la mère. En dehors de ces situations, la loi prévoit des peines allant de 2 à 20 ans de prison pour quiconque avorte délibérément.

Cette dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse sauverait la vie des trop nombreuses jeunes filles qui meurent en avortant en cachette, estiment certaines organisations de la société civile, dont l’Initiative pour le développement de la santé (HDI) et l’Association rwandaise pour le bien-être familial (ARBEF).

Grossesses non désirées

En effet, au moins 60 000 femmes rwandaises avortent chaque année, soit 25 sur 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans. Une étude publiée mi-mars 2012 par Guttmacher, un institut américain spécialisé dans les recherches sur la santé reproductive, en collaboration avec le ministère de la Santé et l’Université nationale du Rwanda révèle que les avortements restent un sérieux problème de santé publique qui entraînent des risques graves pour la santé des femmes : 40% de celles qui y ont eu recours – 16 700 femmes, en 2009- ont eu besoin d’un suivi médical à la suite des effets secondaires de ce geste.

Les interruptions volontaires de grossesse sont pratiquées dans la clandestinité car la loi les considère toujours comme un crime. Le plus souvent abandonnées à leur sort par leurs amants et leurs familles, les femmes, parfois des mineures, sont obligées de se cacher quand elles ne veulent pas donner la vie.

Par exemple, craignant d’être arrêtées, de plus en plus de Rwandaises, parfois des adolescentes, vont avorter clandestinement à Goma, à l’est de la RD Congo. Là, des « professionnels de santé » ne se soucient ni de la loi, ni de leur âge. Mais à leur retour au pays, nombreuses sont celles qui succombent des suites de complications gynécologiques. Les grossesses non désirées sont une des principales causes de ces actes souvent désespérés. L’étude montre que 47% des femmes enceintes ont été engrossées sans leur consentement.

Suivi médical trop tardif

« Nombre de celles qui avortent dans de mauvaises conditions finissent par se faire ligaturer ou enlever les trompes et ne peuvent pas avoir d’enfants. D’autres meurent des suites de leur refus de donner la vie », témoigne un gynécologue de Kigali. Les risques de complications sont nombreux car cet acte normalement médical et la plupart du temps pratiqué par des agents non qualifiés comme les médecins traditionnels, les pharmaciens qui utilisent des méthodes dangereuses ou les femmes enceintes elles-mêmes. Les moyens financiers importent peu dans cet acte.

Même celles qui ont assez d’argent le font dans des conditions désastreuses : sur une natte, dans une baraque insalubre, avec du matériel parfois non stérilisé. D’autres recourent à différents produits chimiques ou autres pratiques qui ont des conséquences néfastes sur la santé humaine. Les jeunes femmes ne se présentent dans de vraies structures médicales qu’en cas de complications gynécologiques graves.

Ces avortements clandestins expliqueraient le taux de mortalité maternelle et infantile. Selon une étude menée en 2009 par l’Institut de la Santé publique du Rwanda, 10,5% des décès de femmes lors de l’accouchement sont dus à des avortements effectués dans des conditions dépourvues de sécurité et sans l’assistance d’un médecin. Perforation de l’utérus, douleurs pelviennes chroniques, infertilité, la mort… sont le lot de celles qui ne peuvent pas garder l’enfant qu’elles attendent.

La dépénalisation de cet acte permettrait de le pratiquer dans de bonnes conditions médicales limitant les risques. Mais tous les Rwandais ne sont pas d’accord sur ce changement. L’Église catholique, comme différentes Églises chrétiennes, estime que rien ne peut justifier ce qu’elle considère comme un meurtre prémédité.

Vu le chiffre très important des avortements clandestins, une bonne partie des Rwandais craignent aussi qu’une fois légalisés, ceux-ci se multiplient à grande échelle.

Par Emmanuel Habiyakare

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