Rwanda : les orphelins du génocide revendiquent les biens de leurs parents

De nombreux orphelins rescapés du génocide rwandais revendiquent depuis quelques années, leurs biens accaparés par des voisins et des parents. Aujourd’hui adultes, ils peinent à faire valoir leurs droits sur les terres et le patrimoine familial.

Ils étaient tout petits au moment du génocide de 1994. Certains avaient été sauvés par des bienfaiteurs, ramassés parmi les cadavres et admis dans des orphelinats ; d’autres avaient erré en quête d’un abri. Aujourd’hui adultes, ils sont nombreux à rentrer dans leur village à la recherche des terres et autres biens de leurs parents décimés.

Iyakaremye Jean Pierre de Kirehe (Est) avait 13 ans lors du génocide qui a emporté tous les siens. Il est sorti de l’orphelinat à 25 ans. Père de deux enfants, il revient chez lui pour la première fois depuis 18 ans.

Mémorial de Kigali

Il compte s’y installer avec sa famille. Mais toutes les terres familiales sont occupées par ses anciens voisins. Les autorités locales ont voué l’ancienne concession de son père à l’habitat regroupé. Il doit donc se contenter d’une petite parcelle où est construite sa modeste maison.

« Quand je vois mes voisins occuper toutes nos terres et les cultiver alors que je n’en ai pas à exploiter, c’est comme une nouvelle torture », se plaint, les larmes aux yeux, ce rescapé.

Spoliés par des parents et des voisins

Kakibibi Alphonsine du secteur Kigina, Kirehe, elle, se voit obligée à recourir au tribunal pour récupérer les trois hectares de son père, occupés par quelqu’un qui dit les avoir achetés. « Les autorités de base me renvoient au tribunal alors que je n’ai pas de moyens ni la force physique pour faire les allers et retours », confie tristement cette jeune femme.

« Je suis invalide à la suite des sévices que j’ai subis pendant le génocide et les biens de ma famille pourraient m’aider à survivre. Je pourrais louer ou vendre la terre de mon père et gagner de l’argent que je pourrais investir dans le commerce », poursuit-elle.

Uwantege Claire, de Gatore, Kirehe, s’est retrouvée à neuf ans avec ses trois petites sœurs. Après quelques années passées dans des familles d’adoption, les jeunes filles ont décidé de se prendre en charge. De retour au village en 2007, elles ont appris que leur oncle paternel avait vendu toutes les terres de leur père. Les occupants ne veulent pas les rendre estimant être dans leur droit après les avoir payées de leur fortune.

Dans presque chaque district, des orphelins sont confrontés à de tels litiges portant sur des biens pris par les voisins ou vendus par des membres de la famille ou sur des terres utilisées par les autorités locales. Les élus de Kirehe ont recensé au moins 37 familles dans de telles situations.

Selon lBUKA, association de défense des droits des rescapés de génocide, des familles ont été à tort considérées comme totalement décimées, mais des enfants rescapés se manifestent à présent depuis quelques années. Certains n’ont pas voulu retourner dans leurs villages pendant longtemps, mais au fur et à mesure que leur traumatisme guérit, ils reviennent.

H. B., 24 ans, de Huye (Sud), vient de passer trois ans à chercher à récupérer les trois maisons laissées par son père. Son oncle paternel, ancien réfugié rentré après le génocide, a accaparé tous ses biens. Il a vendu deux maisons d’une valeur de 60 millions Frw (100 000 $) et gardé l’autre dans laquelle il vit avec sa famille. Chaque fois que H. B. réclame son dû, son oncle lui dit qu’il doit prouver qu’il est réellement le fils de son frère.

Cet oncle affirme qu’il n’y a eu aucun rescapé de la famille et reste sourd aux témoignages des anciens voisins de celle-ci. La seule solution qui reste à H. B. est de recourir aux tribunaux, mais il craint pour sa vie. Après la dernière dispute avec son oncle, il a été agressé et blessé grièvement par des inconnus. Pour lui, il ne fait pas de doute que son oncle a voulu « l’éliminer ou l’intimider ».

Responsabilité des autorités de base

La plupart des biens des familles qu’on pensait décimées ont été distribués par les autorités de base ; les terres ont été utilisées pour l’habitat regroupé ou d’autres infrastructures. Sans ayant droit, aucune compensation n’a été faite. Quant aux biens accaparés par des proches des rescapés, ils ont été enregistrés à leur nom. Incapables de gérer ces conflits, les autorités de base ne font que renvoyer ces orphelins aux tribunaux.

« Certains qui occupent les biens des orphelins sont en complicité avec les élus locaux », accuse H. B. Mais pour Mme Jacqueline Murekatete, vice-maire de Kirehe, « ces orphelins ne doivent pas passer leur temps dans les tribunaux. Les autorités de base devraient leur remettre ce qui leur revient, et c’est à ceux qui ont squatté ou acheté ces biens, s’ils s’estiment lésés, de recourir aux tribunaux ».

Le ministre de l’Administration locale, James Musoni, a donné un délai de trois mois, à dater de début avril à tous ceux qui ont accaparé des biens faisant partie du patrimoine de ces familles pour les rendre aux orphelins ayant-droit. Là, où ce n’est pas possible, l’État doit trouver à ces derniers des terres en échange ou leur offrir une compensation par d’autres moyens.

Par Gabby Bugaga

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