L’étrange rêve d’une femme inachevée de Libar M. Fofana : Sororité, identité et rêves

Paru en janvier 2011, aux éditions Gallimard (Continents noirs), le cinquième roman de Libar M. Fofana, L’étrange rêve d’une femme inachevée narre la vie complexe de sœurs siamoises à Kökouradji en Guinée dans les années soixante alors que le pays, soutenu par l’Union Soviétique, est marxiste.

De monstre à humain : le droit à la différence

Après Le diable dévot, Libar M. Fofana s’intéresse à la différence physique avec l’histoire d’Hawa et Toumbou-Ramatoulaye, sœurs siamoises dont la mère est morte en couches. Luncény, leur père, quitte rapidement le foyer, honteux de la difformité de ses filles et accablé de n’avoir pas eu d’Allah le fils tant rêvé pour la pérennité du nom. Hawa et Toumbou-Ramaltoulaye sont alors confiées à Saran, mère adoptive et mère de cœur, heureuse que la vie lui offre enfin une chance de materner.

Alors qu’Hawa est entièrement formée, Toumbou (« asticot » en malinké) est comme son nom l’indique, une sorte d’excroissance dans le dos d’Hawa. Dotée uniquement d’une tête et de deux bras, Toumbou subit l’injustice de ne pouvoir se mouvoir seule, fatidiquement dépendante de sa sœur jumelle. Néanmoins, son caractère coriace et tyrannique, son talent à discourir et à sortir les plus terribles injures font d’elle la forte tête du claudicant duo.

Loin d’accuser le manque d’éducation, mais plutôt la nécessité du «vivre ensemble », Libar M. Fofana dévoile les rouages de l’acceptation laborieuse de « ce qui diffère de la normalité » avec un récit aux dialogues savoureux et lucides.

Évitant les écueils comme le misérabilisme ou encore la superficialité des descriptions des situations, l’auteur guinéen pénètre et décrit les moindres plis de pensées.

Que ce soit celles d’Hawa, véritable sainte subissant courageusement les humeurs de sa sœur jumelle, ou de Mamadi, amoureux et coupable d’avoir cédé à la peur et au rejet primaire en découvrant la dysmorphie de ses amantes d’une nuit.

Toumbou-Ramatoulaye : une femme en mal d’existence

Le récit trouve toute sa profondeur dans les questions existentielles des sœurs siamoises : comment se différencier l’une de l’autre, comment s’imposer comme personne à part entière lorsque l’on partage une même enveloppe corporelle ? Ou encore, comment négocier son espace, sa liberté, son intimité, ses désirs, ses aspirations, etc. ? Questions plus que primordiales pour le personnage principal qui se révèle être tout au long du roman Toumbou-Ramatoulaye, la femme inachevée.

« Mais la chaine qui l’attachait à celle-ci [sa sœur Hawa], nul forgeron n’eût pu la briser. Ce n’était pas seulement un de ces liens tissés de sentiments d’amour fraternel qui unissent les fruits d’un même ventre.  Les liens-là se rompent facilement. C’était une chaîne de chairs entrecroisées, de nerfs enchevêtrés, de sangs mêlés, d’émotions et d’hormones partagées. Alors tel un prisonnier mis aux fers, elle rêvait de liberté. » (p.56)

Le personnage de Toumbou-Ramatoulaye, tempétueux et amer, crache sa haine dans le sang qu’elle partage avec sa sœur autant que dans les mots qu’elle lance à la volée, dissimulée derrière son boubou.

Clamant son droit légitime à l’amour, au plaisir et aux rêves, Toumbou-Ramatoulaye se verra finalement épaulée par celles et ceux contre qui elle était vindicative et sa persévérance en son propre destin finira par payer.

Né à Conakry en 1959, l’auteur d’origine guinéenne se voit contraint de fuir son pays à l’âge de dix-sept as alors que son père est emprisonné au Camp Boira. Traversant le Mali et la Côte d’Ivoire, Libar M. Fofana quitte le continent africain pour atteindre les côtes méditerranéennes françaises. Après avoir occupé un poste à la Chambre de commerce et d’industrie à Marseille, il se consacre à l’écriture suite à un accident le rendant malentendant.

Libar M. Fofana a aussi écrit Le cri des feuilles qui meurent en 2007 chez Gallimard (Continents noirs) et N’körö en 2005 chez le même éditeur.

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