Neoliberal Frontiers : Brenda Chalfin se penche sur le cas ghanéen

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Un fort courant néolibéral domine l’économie de ces quarante dernières années. Dans Neoliberal Frontiers, Brenda Chalfin dissèque les effets du néolibéralisme dans le cadre de programmes spécifiques. Elle analyse la façon dont le Ghana renégocie sa souveraineté territoriale, dans un contexte marqué par une logique de laissez faire économique.

Depuis le milieu des années 70, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale ont encouragé la mise en place de politiques néolibérales dans certains pays africains frappés de violentes crises économiques.

Des notions telles que « efficacité » ou « bonne gouvernance publique » ont été introduites pour la réduction des dépenses publiques au profit du secteur privé. Par exemple, des programmes de développement économique ont été accordés par des institutions internationales aux états concernés, à la condition d’une forte restructuration des institutions publiques.

Au Ghana, à la suite de l’effondrement économique des années 70, Jerry Rowlings prend le pouvoir en 1981 grâce à un coup d’état et décide de négocier un programme d’ajustement structurel avec le FMI.

Les termes du programme incluent le développement du secteur privé dans des activités telles que les services sociaux ou les douanes, ces dernières étant le sujet de Neoliberal Frontiers. L’auteure analyse particulièrement les effets de ces plans sur la souveraineté territoriale ghanéenne.

Brenda Chalfin connaît bien le Ghana. En tant qu’anthropologue politique et économique, elle s’est spécialisée dans l’Afrique de l’Ouest, et particulièrement le Ghana. Deux ans de recherches approfondies l’ont dotée de connaissances approfondies sur les activités aux frontières du pays, ce qui est perceptible d’un bout à l’autre du livre.

Durant sept chapitres divisés en deux parties, l’auteure explore plusieurs aspects des frontières ghanéennes. Elle commence par mettre en contexte ses recherches, retraçant l’histoire récente du pays, de l’ère précoloniale et l’expansion de l’Empire d’Asante au 18e siècle, jusqu’aux récents événements postcoloniaux. Elle affirme que les processus néolibéraux actuels ne peuvent être analysés en marge de l’histoire du pays, celle-ci ayant influencé les pratiques présentes.

Dans la deuxième partie, le lecteur se retrouve sur les endroits spécifiques de l’étude, c’est à dire un point de contrôle de frontière, un port et un aéroport international. Si les réformes néolibérales impliquent l’allègement d’une bureaucratie parfois trop conséquente, l’auteure met aussi l’accent sur l’importance des personnes qui naviguent au milieu de ces réformes. Ils ne sont perçus que comme de simples cibles alors qu’en fait leurs actions ont un rôle significatif sur la façon dont les réformes sont appliquées. Chalfin montre ainsi toute la dynamique culturelle et idéologique en jeu.

L’auteure excelle à démontrer les contradictions qui règnent au sein des régulations néolibérales. Un panel étendu d’acteurs, de bénéficiaires, ou d’organisations, tous avec des intérêts variés et parfois conflictuels, se trouve impliqué dans ces programmes. Malgré cela, les décideurs au niveau international mettent en place des politiques uniformes, qui, pensent-ils, peuvent être poursuivies en tout lieu. Mais cette logique ne prend pas en compte la complexité de la nature sociale sur le terrain. Chalfin remarque donc que les attitudes varient grandement sur chaque site de son étude, ce qui rend hors de propos la mise en place de mesures identiques.

On réalise vite que le travail de Chalfin met en lumière des schémas complexes en terme de souveraineté nationale. Celle-ci a été un attribut définissant les états nations modernes, dont le contrôle de ce qui entre et sort du pays est soumis à un contrôle pointilleux. Cependant, la globalisation économique a facilité un flux allégé des fonds, des commodités et des personnes ; elle a obscurcit la notion même de frontière. C’est pourquoi de ce déclin des modes traditionnels de contrôle émergent de nouveaux outils politiques hybrides pour la sauvegarde des frontières étatiques. Au Ghana, la population réinterprète les réformes, créant une version très personnelle du néolibéralisme, que les organismes financiers n’avaient pu prévoir.

Le livre met aussi le doigt sur le problème clé de la responsabilité politique. Qui est responsable de ces mesures ? L’expansion d’une bureaucratie non contrôlée aux frontières, l’utilisation de décrets pour imposer les réformes, et le national étant absorbé dans le supranational contribuent significativement à altérer les conditions de représentation politique.

Chalfin maintient que les réformes portant sur les douanes sont en même temps en dessous de la loi, c’est à dire de simples procédures, et encouragées par des organismes internationaux qui se trouvent au dessus de la loi. Par conséquent, ces plans peuvent rendre flou le visage même de ceux qui en sont responsables.

En conclusion, l’analyse de Chalfin démontre que les programmes néolibéraux ne sont pas jetés dans l’abstrait, mais dans des sociétés peuplés d’individus, chacun avec des habitudes et des coutumes diverses. Nombreux économistes néolibéraux choisissent d’ignorer ce facteur bien réel, et préfère mettre en avant le dogme de la « main invisible du marché », alors que les réformes sont en fait retravaillées, déformées et réinterprétées sur le terrain.

La volonté de Chalfin de souligner l’importance de l’histoire du pays comme facteur d’altération va droit dans le mil, la façon dont le Ghana met en place son néolibéralisme étant influencé par d’anciennes et plus récentes traditions. Le ton général du livre sera probablement trop dense pour le lecteur moyen, mais cette virée fascinante au cœur des douanes du Ghana plaira à toute personne intéressée par la déconstruction des politiques internationales ; un thème d’autant plus pertinent en ces temps de crise.

Par Nicolas Roux

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