Goma : enfants déplacés, pauvres, exploités

Des enfants déplacés de guerre se font exploiter par des familles de Goma. Corvéables, vulnérables, ils vont servir dans ces familles en échange de nourriture, plus rarement d’un peu d’argent. Une situation condamnée par la loi. Certains de ces enfants, en général mineurs, n’hésitent plus à rapporter leur situation au Parlement d’enfants ou aux ONG.

« Une jeune femme de Goma nous a pris pour faire le ménage chez elle. Elle nous avait promis 15 $ par mois. Au bout de deux mois sans être payées, elle nous a traité de sorcières et nous a chassées », se plaignent deux jeunes filles d’environ 14 ans. Junior Alimasi, chargé de coopération au Parlement d’enfants du Nord-Kivu, les a reçues dernièrement. Début octobre, il disait avoir enregistré en une semaine une dizaine de plaintes similaires d’enfants déplacés. Plusieurs dizaines ont été recensées depuis début 2012, date du début des hostilités dans les territoires de Masisi et de Rutshuru.

La police spéciale pour la protection de l’enfance (PSPE) rappelle qu’il est interdit d’avoir recours à des enfants vulnérables pour servir de domestique.  » La loi punit ces faits de trois ans de prison », précise un inspecteur provincial de la PSPE.

Prise en charge ou exploitation

Selon Théo Musekura, le président du camp Kanyaruchinya, à environ 10 km de Goma, les vivres distribués par les organisations humanitaires ne couvrent pas, loin s’en faut, leurs besoins vitaux.

« De nombreux enfants descendent en ville afin de dénicher de petits travaux qui vont leur permettre de ne pas être totalement à charge de leurs parents », explique-t-il. « Mes parents ont été tués à Masisi pendant la guerre. Arrivée à Goma, j’ai dû mendier pendant deux semaines. Une maman m’a proposé un jour de garder ses enfants chez elle en son absence. Elle ne me paye pas mais je suis logée et nourrie. Je fais la lessive des habits de ces enfants », raconte une jeune adolescente.

Certaines familles n’hésitent pas à aller jusque dans les camps pour trouver des enfants de déplacés démunis pouvant les servir. « J’ai fui la récente guerre entre les FARDC et le M23. Je suis orphelin de père. Pendant les combats, je me suis retrouvé séparé de ma mère et de toute la famille. A mon arrivée au camp Kanyaruchinya, un homme habitant Goma est venu me solliciter pour travailler chez lui comme domestique. Il a promis de me scolariser », relate cet enfant de 15 ans. Mais il travaille sans trêve : « Il n’y a aucun moment de repos pour moi. Avant d’aller au cours je dois puiser de l’eau et, au retour, je dois faire des travaux ménagers », regrette-t-il. Une femme explique pourquoi ces enfants sont recherchés : « Ils sont prêts à faire tout ce qu’on leur demande. Et ils ne coûtent pas cher, il suffit de leur donner à manger pour la plupart. »

Un traitement punissable

Michel Missingi Bantea Bante, inspecteur provincial du travail, rappelle qu’utiliser les enfants, quel que soit le domaine, constitue une infraction à la loi congolaise : « Nous mettons en garde ces ménages qui font travailler illégalement ces enfants, notamment en leur faisant porter des charges dépassant leur poids, comme nous le voyons dans plusieurs familles ici à Goma. Ils violent l’article3 du Code du travail qui stipule que toutes les pires formes de travail des enfants sont abolies : esclavage, vente, traite, travail forcé, etc. »

Des activistes d’ONG de protection de l’enfance dénoncent cette exploitation d’enfants mineurs. Jannot Kassa, chargé de communication à Children Voici, une ONG congolaise, explique leur action : « Lorsque les enfants se présentent à notre bureau, nous devons d’abord en référer à la police spéciale de protection d’enfants afin d’interpeler les responsables de cette exploitation. Puis nous récupérons certains de ces enfants pour leur éviter d’errer en ville ; nous prenons en charge, pour certains, un encadrement scolaire. Cette année, nous avons ouvert un centre d’encadrement à Kibati, non loin de Goma. 80% des enfants inscrits sont des déplacés. Ce sont souvent des enfants de soldats ou séparés de leur famille. »

Certains parviennent à retrouver leur famille, néanmoins : « Après avoir déposé ma requête au Parlement d’enfants, ma patronne m’a payé et je me suis décidé à retourner avec mes parents dans le camp », témoigne un de ces enfants.

Par Eric Nshemezimana

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