Rencontre avec le Kabyle Idir, un poète libre

À l’occasion de la 21e édition du Festival de musique du Maghreb, Nuits d’Afrique en collaboration avec les Productions Revel et le FCNA ont invité l’artiste algérien Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet  (en kabyle ?amid Ceryat), auteur de la célèbre chanson A Vava Inouv. Touki Montréal l’a rencontré la veille d’un spectacle rempli d’émotions et de joie à l’Olympia de Montréal. C’est un homme simple avec des mots clairs et poignants qui a répondu à nos questions.

En quoi diffère votre nouvel album, Neveo, de vos précédents disques

IDIR-DIGI-300x267Cet album est plus centré sur moi, alors que je n’ai pas d’ego du tout. Je voulais exorciser des choses. Il reste plutôt traditionnel. C’est un album familial, dans la mesure où je parle de ma maman, je parle de mes angoisses d’enfant. Je chante ce qui a fait vibrer ma jeunesse et puis je chante des mélodies comme elles étaient interprétées il y a des siècles.

Comment qualifierez-vous cet album?

On dit que ce disque est moins politique [que les précédents], mais je pense qu’il est politique à sa manière, puisqu’il y a un côté militant qui est là pour sauver de l’oubli des tas de choses qu’on a vécues.

Au lieu de jouer la musique kabyle en respectant la stricte fidélité dans les mélodies, je préfère sortir ce que j’ai en moi afin qu’on puisse voir d’abord l’artiste, et ensuite si c’est kabyle ça devrait transparaître parce que je le suis.

Est-ce que la question berbère ressemble-t-elle à la situation du Québec ?

C’est complexe, parce qu’au Québec les souverainistes ont raison, les autres n’ont pas tort. Il doit y avoir un juste milieu, personne ne peut occulter la culture québécoise. Ici le français est en danger parce que toutes les langues sont en danger face à l’anglais.

En Algérie le problème est différent. Il faut distinguer l’arabo-phonie et l’arabité. Ce n’est pas parce qu’un québécois parle français qu’il est français. Je pense qu’il y a plusieurs langues arabes. Si je fais asseoir ma mère avec une Yéménite, elles n’auront rien à se dire ou comprendre.

IDIR-photo-1Quelle est votre vision du conflit entre la culture berbère et la culture arabe en Algérie?

L’arabité, on essaie d’en faire une unanimité, un élément de cohésion sociale et d’unité, et on y ajoute les ingrédients de l’islam pour cimenter le reste. Mais ce qui nous lie n’est pas cette arabité.

Politiquement, comment peut-on allier le libéralisme à la tunisienne, socialisme à la libyenne et monarchie rétrograde à la saoudienne?  La guerre du Golf avait montré déjà que ces «frères» dits arabes peuvent se taper sur la tête.

L’idéologie de l’arabisme se résume à cela : puisqu’on est musulman, le prophète a été arabe, le coran est en arabe donc tu te dois d’être arabe. En réalité, Dieu m’a créé kabyle ce n’est pas à toi de me changer.

Ils demandent aux Algériens comme moi de demander l’autorisation d’être eux-mêmes. C’est une idéologie d’engloutissement, de faire un moule de l’algérien type et de couper ce qui dépasse.

Est que ça vous fait peur ?

J’ai peur qu’un jour, si on ne se dit pas qu’on va vivre dans une société multiculturelle, ou on va apprendre plusieurs langues, parce que c’est un enrichissement.

Les gens qui reçoivent des coups en auront marre d’en recevoir, et je ne sais pas ce qui se passera et j’ai peur de ce qui peut arriver. C’est la voie ouverte vers tous les excès. Quand le peuple berbère demande l’indépendance sur le fond il y a une cohérence, parce qu’il n’y a rien qui arrive de l’autre cote.

IDIR-photo-2À votre avis où réside le danger de la montée islamiste?

Le dogme islamiste vient avec des idées, le même combat contre un pouvoir qu’il traite d’abord de « mécréant », puis de voleur.

Moi je pense que la chose de Dieu c’est une affaire entre le créateur et sa créature. Quand on voit ce que les islamistes font,  bousiller des temples, des vestiges historiques. Ce qui m’attriste c’est le manque d’intelligence qu’on a tous et cette manière de nous verrouiller de l’intérieur. Les gens sont en plein paradoxe et contradictions avec les faits historiques. Les pouvoirs ont fait que la culture disparaisse de l’esprit des gens et c’est là le plus grand danger.

Et question de la place de la femme dans tout ça ?

La femme c’est comme pour la culture. C’est une question d’intelligence et de démocratie.

Faire de l’Algérie un état de droit, ce n’est pas encore gagner. Qu’est-ce que c’est la démocratie? Chez nous c’est un combat contre soi, parce que les traditions sont encore là.

Chez nous il ne faut pas parler de démocratie à l’Occidental, mais d’ouverture. Tant qu’il y a des codes qui relèvent de la religion et des dogmes, on ne s’en sortira pas, on ne pourra pas considérer une parité entre les deux.

En tant qu’homme en Algérie, il suffit que je dise je te répudie trois fois pour que la femme n’aie plus rien. Faut-il vivre avec cette injustice?

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