RD Congo – Burundi : des citadins, otages des vendeurs d’eau

Pas question de gaspiller l’eau quand elle vous coûte une fortune… Faute de robinets chez eux ou même à proximité, de nombreux habitants des grandes villes de RD Congo et de la capitale burundaise doivent acheter des bidons d’eau à prix d’or. Un business très rentable pour ceux qui ont la haute main sur le précieux liquide.

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Quand l’eau ne coule pas au robinet… s’il y a un robinet, les citadins n’ont pas le choix, il faut l’acheter en bidons. C’est le cas des habitants de très nombreux quartiers des villes des pays des Grands Lacs où le précieux liquide fait cruellement défaut. Ils doivent la payer cher à qui veut bien en vendre. L’eau est ainsi devenue une marchandise comme une autre. Fournisseurs et transporteurs, incontournables au quotidien, y font la loi et s’enrichissent rapidement.

Eau_CongoDans plusieurs quartiers de Matadi, dans le Bas-Congo, l’eau est devenue une denrée rare qui s’écoule bien. Ceux qui ont la chance d’avoir un robinet font recette ces six dernières années. Cette femme de la commune de Nzanza vend l’eau de son robinet depuis près de cinq ans. “Facilement, j’ai plus ou moins 20 000 FC (22$) la semaine’’, raconte-t-elle souriante.

Elle gagne ainsi chaque mois plus de 16 fois, les 5000 FC (5 $) de facture mensuelle qu’elle paye à la Régie de distribution d’eau (Regideso)… Mais que peuvent dire les gens du quartier qu’elle approvisionne. Selon Emma Diana, une habitante, “un bidon de 20 litres revient à 200 FC (0,2$) et parfois je paie 100 FC aux petits qui acceptent de le transporter lorsque je suis fatiguée.”

Trop chère pour beaucoup

A 60 km de Matadi, Kinzau-Mvuete, une cité de 50 000 habitants compte tout juste six robinets, installés par des particuliers… L’eau est encore plus chère selon Adolphe Luzolo, un habitant. : “Nous payons 300 FC (0,3$) pour 1 bidon de 25 litres.’’

Mais on peut trouver pire : dans la commune de Karisimbi, au nord-est de Goma, il n’y a aucun robinet de la Regideso, Pour approvisionner ces quartiers en eau potable, des particuliers ont installé des tanks en bâches où l’eau se conserve pendant deux à trois semaines. Les gens viennent y acheter des bidons qui coûtent 250 FC ou 500FC selon que l’on est en saison pluvieuse ou sèche. C’est le même prix chez les revendeurs d’eau à vélos qui circulent sans arrêt dans toute la ville.

Une famille qui consomme un seul bidon par jour peut dépenser 15 000FC (15 $) par mois. Mama Sylvie, mère de 12 enfants et responsables de plusieurs autres membres de sa famille élargie, peut, dit-elle, consommer 6 à 7 bidons le jour. Rien que pour l’eau, elle dépense en moyenne 80 $ par mois ! Ceux qui sont raccordés à la Regideso ne paye que 5$ par mois, un peu plus parfois…

Les familles plus démunies ne peuvent pas payer ces sommes et descendent elles-mêmes au lac Kivu où du coup, de nombreux d’enfants se noient. D’autres se contentent de l’eau de pluie que les volcanologues disent malsaine car elle contient des déchets toxiques du volcan. Ceux qui habitent près du lac sont plus favorisés et payent l’eau 10 fois moins cher : deux bidons pour 50 FC.

Bujumbura : un commerce lucratif

Dans les nouveaux quartiers de Bujumbura, là aussi la Regideso est le plus souvent absente. Presque tous les habitants sollicitent le concours des transporteurs d’eau avec qui ils passent des contrats et qui peuvent leur apporter cinq à dix bidons par jour, soit entre 150 et 300 litres d’eau. Un bidon coûtant en moyenne 200 Fbu (0,12$). A ce prix pourtant, l’eau fournie n’est pas potable à coup sûr. ‘’Il est convenu que le fournisseur achète cette eau à des robinets publics de la Regideso, mais il peut amener l’eau recueillie dans des forages clandestins…’’, regrette un chef de ménage à Gihosha rural, un des quartiers non approvisionnés par la Regideso.

Malgré tout les gens se réjouissent de ce nouveau métier qui leur évite de s’absenter du service pour aller chercher de l’eau. Mais pas question de gaspiller ce liquide si coûteux ’’Tout le monde mange sur un même plat pour ne pas laver beaucoup d’ustensiles de cuisine’’, affirme une mère chef de ménage à Gihosha. Elle regrette de dépenser plus de 1 500 Fbu (1,2 $) par jour seulement pour l’eau.

Une lourde dépense pour les familles qui fait gagner beaucoup d’argent à d’autres. Aux transporteurs à vélo qui, eux, se réjouissent. “Je gagne jusqu’à 150 000 Fbu (100 $) par mois. C’est le quintuple de ce que je gagnais auparavant comme taxi-vélo”, se réjouit ce jeune homme qui a abandonné son ancien métier en 2010.

Mais aussi et surtout aux gérants privés des bornes fontaines publiques. Sur 52 robinets publics construits dans les quartiers populaires de la capitale burundaise, la Regideso a déjà conclu 48 contrats d’exploitation avec ceux qui s’appellent eux-mêmes “fontainiers communaux’’. Ceux-ci ne respectent pas le prix de 10 Fbu le bidon fixé par la Regideso et le multiplie allègrement par 20 ou 30 selon les cas pour ceux qui viennent chercher l’eau à ces bornes. Quand ils en trouvent.

Certains doivent attendre des heures pour être servis. “J’ai deux domestiques: un qui reste à la maison pour les travaux de cuisson et propreté tandis qu’un autre est chargé d’aller à la recherche de l’eau’’, témoigne un habitant de la commune Musaga, quartier populaire au sud de la capitale. Ce chef de ménage ajoute que l’eau est devenue un casse-tête et que, pour en avoir, il faut tisser des liens d’amitié avec les gestionnaires de ces robinets. ‘La pénurie d’eau tend à se généraliser ; mais rarement sur les robinets publics’’ précise un autre habitant de la place. Certains pensent à une complicité des techniciens de la Regideso avec les fontainiers pour que ceux-ci ne manquent pas de clients. Seul avantage, ces robinets bien entretenus ne tombent plus en panne…

Kinshasa : “L’eau, un bien non commercial ?”

Dans différents quartiers de la capitale congolaise Kinshasa, les agents de la Régideso, entreprise qui gère l’eau dans le pays, sont souvent pris à partie voire passés à tabac par des abonnés. Ceux-ci ne supportent pas de voir ces agents faire irruption chez eux pour leur couper l’eau même après plusieurs mois de factures impayées. “C’est un crime que de priver les gens d’eau ! Pourquoi payer l’eau d’abord, c’est un bien naturel, libre (sic !)”, vocifère Jeff Mukuna dont le père est en pourparlers avec les agents de la Régideso pour rétablir l’eau coupée deux semaines plus tôt.

Etudiant en Sciences économiques à l’Université de Kinshasa, Tony leur oppose son concept du “droit de l’homme à l’eau” lequel consiste, selon ce qu’il a appris à l’université, à accéder à un minimum d’eau quelles que soient les conditions (20 à 30 litres d’eau par personne par jour, selon les Nations unies). Dans cette parcelle que louent sept familles, les femmes, dont on connait le rôle dans la collecte d’eau pour les besoins domestiques, prennent faits et causes pour leur bailleur, convaincues que l’on ne devrait pas “considérer l’eau comme une marchandise, y avoir accès est notre droit à tous”, font-elle savoir, chahutant même les agents de la Régideso.

Pour elles, “l’eau est indispensable à la vie au même titre que le soleil ou l’oxygène. Pourquoi faut-il la faire payer”, se demandent-elles. Sous Mobutu, le célèbre opposant congolais, Etienne Tshisekedi, avait appelé la population à la désobéissance civile en ne payant ni l’eau ni l’électricité. Depuis, c’est resté dans les têtes de quelques uns. Fabrice Mulumba, agent à la Régideso, explique que “l’eau a un coût dès lors qu’on doit la rendre potable, la transporter afin de la fournir aux consommateurs dans les meilleures conditions.” Mais il a du mal à se faire entendre auprès de certaines personnes qui ignorent que le prix de l’eau inclut aussi le coût des infrastructures, ainsi que de son assainissement.

Par Didier Kebongo, Bénita Sambu, Stany Ngendakumana, Cosmas Mungazi

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