«Celui qui est digne d’être aimé»: les lettres puissantes d’Abdellah Taïa

Celui_qui_est_digne_detre-aime_Abdellah-TaiaCelui qui est digne d’être aimé a quelque chose d’une tragédie grecque. Avec un roman sous forme de lettres, toutes les quatre déchirantes, Abdellah Taïa raconte la fatalité implacable qui accompagne ses personnages, ainsi que leurs tentatives de rébellion, perdues d’avance, contre la réalité de leur existence.

Ces échanges épistolaires permettent à l’auteur de retrouver des thèmes familiers, ceux qui ont fait sa renommée depuis le début des années 2000. Le Maroc, l’homosexualité et la figure maternelle surgissent dès les premières pages, dans cette lettre de 2015 où Ahmed s’adresse à Malika, cinq ans après sa mort.

Criant sa douleur liée au manque, l’enfant de Salé (où Taïa lui-même est né) devenu professeur en France, voudrait que celle qui l’a mis au monde l’entende, lui, un de ces « pédés arabes », comme il les appelle, parti se réfugier de l’autre côté de la Méditerranée et qui se retrouve perdu et seul des années plus tard. Aucun secours ne viendra. Il ne reste à Ahmed que le souvenir de la figure essentielle de sa vie. Pour son plus grand malheur, il s’agit d’une mère qui ne l’a pas jamais pris en considération, lui préférant l’aîné Slimane.

Héritage venimeux

Pourtant, ironie du sort, bien plus que ses frères et sœurs, Ahmed est celui qui ressemble le plus  à Malika, avec cette cruauté autoritaire vis-à-vis d’autrui.

Infidèles, d’Abdellah TaïaAbdellah Taïa rappelle une triste vérité : celui à qui on a fait avaler le venin le distille souvent à son tour.

Cet héritage domine la deuxième lettre, rédigée en 2010 par Vincent. L’homme, qui a croisé Ahmed dans le métro parisien, a cru au grand amour avant de voir s’envoler dès le lendemain sans explication l’oiseau rare. Inutilement, il rêve encore à des retrouvailles avec celui qui a imposé le vide et le silence.

Ces appels débordant de pathos bouleversent parce qu’Abdellah Taïa trouve souvent les mots justes pour les rendre authentiques et donc terriblement humains. Le procédé narratif utilisé y est aussi pour beaucoup. En reculant un peu plus dans le temps à chacune de ses lettres (les deux autres datent de 2005 et 1990), le romancier trace un chemin qui éclaire, peu à peu, presque tel un suspense, ce qui a conduit Ahmed au désespoir.

Colonialisme amoureux

Sa rencontre avec Emmanuel, qui prend fin dans un long message d’adieu, constitue un de ces tournants. La lettre permet au romancier de dénoncer un colonialisme d’ordre amoureux : rencontré au Maroc alors qu’Ahmed n’était qu’un adolescent, l’ homme français a sculpté le jeune maghrébin selon sa propre culture, jusqu’à lui faire changer son nom et lui faire oublier sa langue.

Défenseur des droits des homosexuels marocains depuis de nombreuses années, Abdellah Taïa dresse un constat terrible : ces jeunes n’auraient le choix qu’entre l’homophobie de leur pays de naissance et les fantasmes exotiques et assimilateurs des étrangers pour s’en sortir. Excessif ? Sans doute, comme tout hurlement de colère, mais la réalité de l’identité brisée paraît évidente. On peut croire que le geste fatal de Lahbib, meilleur ami de Ahmed, détruit par sa relation avec un autre Français, n’a pas existé que dans la quatrième lettre.

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