« Slav » de Robert Lepage, une ode à la liberté au Festival de jazz de Montréal

On ne savait pas vraiment à quoi s’attendre en rentrant dans le Théâtre du Nouveau Monde, pour la deuxième représentation, mais première médiatique, du spectacle Slav de Robert Lepage avec la voix de Betty Bonifassi, accompagnée de six choristes. On n’a pas été déçu.

À l’extérieur, l’air était encore chargé de la veille, encore lourd de manifestants protestant contre le spectacle, au nom de l’appropriation.

À l’intérieur, les spectateurs ont, quant à eux, pris place sous l’ambiance calfeutrée d’un décor paisible. La scène attendait le début de la représentation en reflétant une nuit étoilée derrière une palissade de bois. La discussion avec un voisin, un « illustre inconnu » (selon ses propres mots) s’est orienté invariablement sur la polémique, à peine tiède, du moment.

Puis, les lumières se sont tamisées et la chanteuse Betty Bonifassi est arrivée sur scène, en menant une chorale à l’allure paysanne du style Europe de l’Est. Elle a alors raconté l’histoire du mot esclave.

«Au début, l’Empire ottoman fit prisonnier les Bulgares et les forcèrent à travailler. Puis, libérés, les Bulgares firent prisonniers et forcèrent à travailler les Serbes. Le terme esclave provient des Balkans, il provient de l’étymologie même du mot slave.»

La polémique a dès lors été oubliée.

Le temps d’une soirée, le public allait commémorer l’histoire à travers les chansons que cette dernière nous avait transmise.

Le spectacle est réalisé sous différentes scènes, alternant passé et présent. Le premier tableau commence dans un champ de coton où les complaintes des travailleuses contrastent avec le second tableau qui se déroule dans le quartier… Limoilou, à Québec.

Cette scène-ci introduisit deux amies: Estelle, Québécoise caucasienne et nouvelle maman ainsi que Kattia, d’origine haïtienne. Les yeux noirs du bébé d’Estelle étant hérités  d’un ancêtre noir, Kattia (Kattia Thony) décide d’en savoir plus sur ses propres origines.

C’est à travers ce prisme que le public va suivre la recherche de Kattia, qui se retrouve confrontée à l’histoire de ses ancêtres, mais aussi de ceux qui les ont côtoyés.

On y retrouve une ribambelle de gens qui ont façonné l’histoire dans ses plus sombres moments. Et on y découvre ceux qui ont essayé d’y apporter la lumière.

Il y a aussi la souffrance de plusieurs peuples, notamment les Irlandais. Une des scènes nous enseigne d’ailleurs que l’origine du mot kidnapping provient d’une opération anglaise qui a envoyé des milliers d’enfants irlandais (contre la volonté de leurs parents) vers les États-unis, comme enfants de compagnie… et comme travailleurs.

Les décors alternent. La palissade du début se transforme tour à tour en chemin de fer sur lequel apparaît une draisine jusqu’aux barreaux d’une prison dans laquelle est enfermée Kattia, victime de profilage racial.

La scène se transforme et rappelle au fond que l’esclavagisme ne s’est peut-être jamais terminé: il a évolué de différentes manières et est toujours malheureusement présent.

Les reprises de chansons, que ce soit Black Betty, No More My Lord ou même de chansons traditionnelles irlandaises étaient magnifiquement réarrangées. A capella dans le passé, accompagnées dans le présent.

Le voyage de Kattia se termine dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. Elle y chante des poèmes haïtiens en compagnie de ses amies, elles-mêmes provenant de tous horizons.

Après une heure et demie de spectacle, Slav sonne plus comme à une ode à la liberté qu’une appropriation culturelle.

Nous y avons ressenti une réelle mélancolie par rapport aux batailles livrées par tous ceux et celles ayant été esclaves. Et tous ceux et celles qui ont pu trouver, dans la musique, un espace de liberté.

D’ailleurs, comme a cité Betty Bonifassi dans son épilogue: les plus beaux chants sont des chants d’espoir.

Et si ces chants d’espoirs résonnaient dans leurs cœurs, ils résonnent toujours dans le temps.

À nous de les entendre.

SLAv est présenté jusq’au 14 juillet dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal

Credit Elias Djemil-Matassov

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