Succès de la pièce Héritage au Théâtre Duceppe: «La seule chose qui sépare les artistes noirs des autres c’est l’opportunité!» – Viola Davis

Jusqu’au 5 octobre 2019, le théâtre Duceppe présente l’adaptation de la pièce Héritage (A Raisin in the Sun). La pièce est percutante, divertissante et intemporelle. Elle traite non seulement de préjugés, mais aussi de recherche du bonheur, d’ambition et d’identité. On rigole beaucoup, mais on se questionne aussi, car les dialogues font à la fois réfléchir et portent l’égalité des chances et d’avoir de réelles opportunités de se réaliser sur une terre d’accueil.

L’adaptation de la pièce Héritage marque l’histoire du théâtre québécois, car c’est la première fois qu’un théâtre institutionnel présente une pièce composée en majorité d’acteurs noirs. Mais aussi celle de l’histoire des artistes noirs québécois. Héritage est la preuve que les bons artistes issus d’une immigration existent. En fait, ils ont toujours existé.

Héritage (A Raisin in the Sun) raconte l’histoire d’une famille noire américaine composée de trois générations, les Younger, qui vivent entassées dans un petit appartement d’un quartier pauvre de Chicago.

Les membres de ce foyer voient leurs opportunités limitées par la domination blanche, mais aspirent quand même à une vie meilleure. Leurs rêves s’animent parce que la prime d’assurance du patriarche décédé est sur le point d’arriver. Elle est de 10 000 $ US et à l’époque c’est beaucoup, mais insuffisant pour réaliser tous les rêves.

La veuve, Mama, envisage d’acheter une maison. Son fils Walter Lee veut investir dans un magasin d’alcool. Beneatha, la cadette, idéaliste, veut poursuivre ses études en médecine. Tandis que chacun entrevoit enfin la chance de s’élever, une crise familiale éclate. Lequel d’entre eux va pouvoir réaliser son rêve?

Ce qui est fascinant avec cette pièce Héritage c’est qu’elle transcende les époques, mais aussi les cultures, la couleur de peau.

L’après SLAV

Dans le fond Héritage aurait pu être joué par des acteurs blancs en quête de réussite dans une société en crise. L’histoire de la famille Younger peut aussi être l’histoire de la famille Tremblay du Lac-Saint-Jean qui aspire à une vie meilleure. Car les dialogues d’Hansberry ramènent à soi, à ses propres rêves, à la place que l’on veut occuper dans une société. Ils sont donc universels.

Mais nous sommes dans une nouvelle ère au Québec. Nous sommes dans l’ère de l’après SLAV, spectacle pour lequel des membres de la communauté noire ont reproché à la production de s’approprier leur culture et à la communauté artistique de sous représenter la communauté noire dans les médias, le milieu des arts et de la culture au Québec.

La distribution respecte l’histoire originale de la pièce et la majorité des acteurs sur scène sont Noirs. Pour son adaptation québécoise, Héritage est mise en scène de façon magistrale par l’acteur et metteur en scène montréalais Mike Payette (Théâtre Tableau d’hôte, Geordie Theatre, Metachroma theatre, Black Theatre Workshop).

Ce dernier est récipiendaire de plusieurs prix dont celui de la meilleure mise en scène des META Awards 2 (Montreal English Theatre Awards en 2015).

Casting relevé

Les acteurs livrent un spectacle impeccable, émouvant, divertissant. À travers leur interprétation, le public est transporté dans leur histoire. Et on s’attache même à chacun d’eux.

Mireille Metellus (Unité 9, Lance et Compte : La Déchirure, Un dimanche à Kigali), dans le rôle de la matriarche Mama Lena Younger est solide comme un roc.

Myriam Duverger (Lost Baby) en impose avec sa présence sur scène et est touchante dans le rôle de la femme de Walter, mais aussi de la coordonnatrice de la maison. Elle incarne le pivot. En l’occurrence, c’est émouvant de la voir porter seule le poids physique et mental de la décision de se faire avorter ou pas.

Dans le rôle de Beneatha, Tracy Marcelin est savoureuse par son sens du punch et la fraîcheur qu’elle insuffle à son personnage. Elle est d’un naturel désarmant. Sa recherche identitaire en tant que jeune, en tant que femme, en tant que femme noire et sa volonté à vouloir s’affranchir à tout prix donne des scènes assez cocasses.

Faut la voir exprimer (sans cesse) ses états d’âme, sa quête d’un monde meilleur, ses ambitions de poursuivre ses études en médecine. Elle se fait courtiser à la fois par un prétendant étudiant africain et un Noir américain issu d’une famille aisée.

Au contact de son prétendant africain, Beneatha, la noire américaine, se transforme. Elle décide de garder ses cheveux naturels, mais aussi de porter des vêtements en pagne africain. Elle chante niaisement en langue africaine, en évoquant la mère patrie, l’Afrique, un continent qu’elle ne connaît pas et qu’elle idéalise.

Elle se fait finalement dire par son prétendant américain (agacé par son flot intermittent de pensées philosophique et ses opinions sur la vie): «Je n’ai pas besoin d’une poétesse, l’important c’est que tu sois belle!»

En bref, un genre de sois belle et tais-toi! Parce qu’une femme qui a des opinions c’est connue, ça fait fuir les hommes! Mais un homme qui en a … Ah lui, c’est un leader! Il sait ce qu’il veut dans la vie.

Héritage, mon histoire

La pièce Héritage a résonné fort pour l’auteur de ses lignes! La pièce aurait pu se dérouler en 1991, dans une banlieue de classe moyenne blanche de L’Ancienne-Lorette à Québec, lorsque nous étions la seule famille noire.

L’histoire de la famille Younger, c’est finalement l’histoire de n’importe quel Québécois issu d’une immigration quelconque qui se retrouve en minorité dans un emploi. Il doit composer avec le regard parfois curieux de certains et souvent mal à l’aise des autres, qui se questionnent sur sa légitimité à occuper cet emploi. Et résister aux commentaires ou les blagues (pas racistes) des plus braves.

La barre est sacrément haute pour ceux qui tenteront de nous projeter notre Québec de maintenant, diversifié et inclusif.

Question d’opportunité

Le pari qu’ont fait les co-directeurs artistique du Théâtre Duceppe, Simon Traversy et David Laurin, soit de proposer un théâtre qui s’adresse à toutes les générations de manière créative et inclusive (représentativité des femmes, de la diversité et la de la relève artistique) est réussi! CHAPEAU !

Pour paraphraser l’actrice américaine Viola Davis, première femme noire récipiendaire d’un Emmy awards : «la seule chose qui sépare un artiste noir des autres est l’opportunité».

En effet, il ne manque que de vraies opportunités (autres que celles de jouer le Noir de service) pour démontrer l’étendue de leur talent.

Ce qui est intéressant, c’est l’absence de folklorisation avec laquelle les acteurs noirs sont souvent dépeints dans les œuvres artistiques.

A Raisin in the Sun (Héritage) a été écrit en 1950, par la jeune dramaturge noire américaine de 29 ans et militante pour les droits de la personne, Lorraine Hansberry. L’histoire de la pièce est en partie inspirée par l’expérience vécue par son père lors de l’achat de sa maison dans un quartier de Chicago, réservé exclusivement aux Blancs.

Lorraine Hansberry a été intronisée à titre posthume au Temple de la renommée du Théâtre américain.

Elle est décédée dans la jeune trentaine d’un cancer du pancréas, mais a tout de même marqué l’histoire. A Raisin in the Sun a été la première pièce de théâtre écrite par une femme noire à être produite à Broadway en 1959. L’auteure est ainsi devenue le plus jeune dramaturge américain et la cinquième femme à recevoir le New York Drama Critics Circle Award du meilleur jeu. De plus la pièce a été traduite en 35 langues et présentée dans plusieurs pays.

Au théâtre Duceppe jusqu’au 5 octobre 2019

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