Sénégal : l’université peine à former les élites

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Au Sénégal, l’université n’est plus la voie royale de la réussite. De brillants intellectuels comme Senghor ou Cheikh Anta Diop, héros de l’indépendance, ne font plus guère rêver la jeune génération. Confrontés aux manques de l’enseignement supérieur et préoccupés par leur quotidien, les étudiants d’aujourd’hui ont d’autres modèles.

Syfia Sénégal

À l’occasion de journées d’échanges sur l’enseignement supérieur au Sénégal, en mai dernier, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), une mission technique de la Banque mondiale a critiqué les maux qui gangrènent l’université : infrastructures et équipements insuffisants, mauvaise gestion des allocations de bourses, pléthore d’étudiants avec 60 % de redoublements… Conçue pour 25 000 étudiants en 1960, l’Ucad en accueille aujourd’hui plus du double : 56 000, selon le Rectorat de l’université de Dakar. Ce qui explique en partie un taux d’échec de près de 70 % à la licence et les grèves à répétition.

FASEC, Crédit Photo : Serigne Diagne, Flickr

La Banque a aussi critiqué l’inefficience des sommes affectées à l’enseignement universitaire alors que, depuis trois ans, selon les autorités sénégalaises, 45 % du budget national sont alloués à l’éducation. À l’UCAD (65 % des effectifs étudiants au Sénégal), à Gaston Berger de Saint Louis (5 %), à Thiès, Bambey et Ziguinchor, le malaise touche enseignants et enseignés.

Les premiers sont confrontés au manque de matériel didactique, à l’insuffisance des indemnités de recherche, etc. Quant aux étudiants, « dans ces universités, ils sont préoccupés par des questions de bourses et de survie… », regrette Abdoulaye Elimane Kane, professeur de philosophie à l’UCAD, ancien ministre de la Culture et de la Communication.

Héros de l’indépendance

Tous ces handicaps freinent la réussite des étudiants qui voudraient se hisser au niveau d’un Léopold Sédar Senghor, premier Africain agrégé de grammaire en 1935 au Lycée Louis- le-Grand de Paris et premier président du Sénégal, d’un Cheikh Anta Diop, historien et anthropologue parti étudier la physique et la chimie à Paris en 1946, de Lamine Guèye, brillant député noir à l’Assemblée nationale française (1946) ou de Mamadou Dia, premier Premier ministre du Sénégal (1960).

Tous ces grands hommes avaient bénéficié, entre 1930 et 1960, d’une formation exceptionnelle en France, mais aussi au Sénégal, au sein des écoles Blanchot de Dakar, William Ponty de Sébikotane (40 km de Dakar) ou des Fils de chefs de Saint-Louis. « À cette époque, l’accès à l’école était sélective et l’enseignement de qualité. Les enseignants étaient motivés avec une solide formation. Les élèves avaient moins de distractions et n’étaient pas happés par la vie. Plus facile donc d’émerger ! », rappelle, non sans nostalgie, le vieil Amadou Ndéné Ndao, ancien directeur d’école.

Université Gaston Berger de Saint louis ; Photo : Cyrus Farivar, flickr

La qualité de l’enseignement n’explique pas à elle seule la réussite de ces intellectuels, façonnés par ailleurs par une solide éducation traditionnelle, parfois religieuse, autour des valeurs de courage, de patriotisme, etc. Sans oublier le contexte historique de l’époque qui a fait d’eux d’ardents militants des mouvements d’indépendance et de libération. « Ces intellectuels étaient dans de bonnes dispositions pour développer une pensée africaine originale et participer à la libération de leur pays. Leurs réflexions politiques profondes constituaient des armes de combat au profit de leur peuple… », analyse le professeur Kane.

Pour de nombreux jeunes Sénégalais évoquer leurs œuvres et leurs actions relève de la nostalgie, mais d’autres les considèrent encore comme des modèles dont il faudrait s’inspirer. C’est le cas de Mme Thiara Niang Guèye, 29 ans, agent de banque à Dakar, qui rappelle que « Cheikh Anta Diop et Senghor ont contribué à la reconnaissance de la place de l’Afrique noire dans la culture et la civilisation mondiales ».

L’attrait de la réussite matérielle

Avec la société de consommation, la majorité des jeunes sont désormais plutôt fascinés par la réussite matérielle des sportifs, des musiciens et des hommes d’affaires. Les études universitaires sont perçues comme un « parcours du combattant » peu motivant pour ceux qui veulent faire partie de l’élite. Cinquante ans après l’indépendance, Amadou Ndao estime lui que « les jeunes sont aussi instruits et doués que du temps de Senghor ou Cheikh Anta Diop ». « Mais, dit-il vu la loi du grand nombre, très peu sortent du lot et trouvent un emploi. Mon petit-fils, doctorat de biologie en poche, est resté près de dix ans sur le carreau. »

Pour inverser la tendance, de nombreuses voix, y compris celle de la Banque mondiale, s’élèvent pour appeler à une profonde réflexion sur l’enseignement universitaire, considéré comme une des priorités du pays. « Il faut que les autorités aient une vision sur 25 ans, acceptent de financer la formation universitaire pour qu’elle s’intègre dans une société du savoir et tire les autres secteurs. Mais, auparavant, il faut un diagnostic objectif », analyse le professeur Kane.

Des enseignants de l’Ucad estiment qu’il faudrait, par exemple, renforcer la coopération universitaire francophone. L’Agence universitaire de la Francophonie, appuie des échanges de professeurs entre universités africaines. C’est le cas du Sénégal et du Burkina Faso en 2008/2009 sur l’enseignement de la pensée philosophique africaine. « Dans le cadre de la mondialisation, il faut s’accommoder de la mobilité des élites, mais le pays doit s’atteler à les former sur place. Pour celles à l’étranger, il faut leur offrir des éléments attrayants pour qu’elles reviennent au pays…’’, propose le professeur Kane.

Par Madieng Seck, Syfia International

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