Thé : la feuille de la discorde au Burundi ?

Pour les théiculteurs burundais, l’installation de la première usine privée est un soulagement : ils ont un débouché assuré pour leurs feuilles vertes et à un prix intéressant. Mais, bien que la filière soit libéralisée, le gouvernement n’accepte pas cette concurrence et craint pour ses complexes théicoles qui ne sont pas encore privatisés.

(Syfia Grands Lacs/Burundi)

« L’Office du thé du Burundi n’est pas propriétaire des plantations du thé villageois, elles appartiennent bel et bien aux producteurs qui peuvent vendre à qui ils veulent », déclarait, le 6 avril, Epitace Bayaganakandi, initiateur d’une première entreprise privée d’usinage du thé (Protem), au centre du Burundi, qui est dans sa première année d’activité. Cette usine achète les feuilles vertes fraîchement cueillies par les producteurs.

Elles y sont déchiquetées, fermentées, séchées, triées puis conditionnées et on y contrôle leur qualité pour la vente.

Au Burundi, 78% des plantations théicoles sont celles des paysans encadrés par l’Office du thé – le bloc villageois – les 22% restants – le bloc industriel – appartient lui à l’État. Le thé est la seconde culture industrielle du pays, après le café.

Il rapporte entre 10 et 15 % du budget du Burundi.Cette filière constitue aussi la principale source de revenus pour plus de 60 000 ménages des régions d’altitude.

La pomme de discorde est aujourd’hui le thé villageois sur lequel lorgne Protem qui ne dispose pour l’instant que de 600 ha de plantation et est encore en mal de matière première. En février, cette entreprise a fixé le prix du kilo de feuilles vertes à 0,2 $ pour drainer les producteurs des alentours vers cette nouvelle usine, alors que le prix officiel appliqué aux usines publiques est de 0,14 $.

Mais l’autorité ne l’entend pas de cette oreille : Protem doit usiner uniquement son propre thé et l’achat de thé du bloc villageois a été immédiatement perçu comme une concurrence déloyale. « C’est inacceptable et nous demandons au ministre de l’Intérieur de sévir en suspendant les activités de cette usine qui menace le fonctionnement de nos usines à nous », a indiqué Odette Kayitesi, ministre de l’Agriculture et de l’Élevage. Mais pour l’instant aucune décision n’a été prise.

Les usines publiques vétustes

Pourtant depuis fin 2007, la filière thé est ouverte aux initiatives privées, le gouvernement burundais s’étant plié aux exigences de ses bailleurs de fonds, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) qui prônent la libéralisation des filières agricoles.

Pour intéresser les repreneurs éventuels, il s’est d’abord attelé à la réhabilitation de ses cinq usines à thé (complexes théicoles) qui datent de 1974, avec l’appui de l’Union européenne à travers les fonds Stabex. Le processus est toujours en cours, mais la vétusté des machines ne permet plus d’usiner toute la production, notamment pendant la saison pluvieuse.

« Faute de preneurs, les théiculteurs sont souvent obligés de larguer par terre plusieurs paniers de thé car les usines environnantes se disent dépassées, témoigne Anaclet N., théiculteur de la commune Mugamba. C’est aussi cette incapacité de tout usiner qui a incité E. Bayaganakandi à monter sa propre usine. Il est manifestement soutenu par les théiculteurs.

« Cette usine est en réalité une réponse à un besoin de la population de la province Mwaro au centre du pays, seule province qui ne dispose pas d’usine. Les paysans étaient obligés d’aller vendre dans les autres provinces », déclare Isidore Ndayongeje, producteur.

« La filière est déjà libéralisée », poursuit E. Bayaganakandi, par ailleurs ancien député et président d’un parti (le MRC). Et, rappelle le professeur Prime Nyamoya, économiste, « quand il y a libéralisation c’est la loi de l’offre et de la demande qui régule le marché ».

Par Silvère Hicuburundi

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