Kigali : un repas par jour pour les pauvres, et encore…

De nombreux habitants de Kigali ne mangent qu’une fois par jour et se contentent de pâte de manioc. Viande, poisson et haricots ne sont pas à leur portée et leur alimentation manque de protéines. La malnutrition est importante et la croissance des enfants s’en ressent.

« Il est presque midi et je n’ai pas encore eu 500 Frw (environ 1 $). Cela veut dire qu’on ne va pas manger à midi, car ma mère ne pourra pas faire le marché avec 300 Frw », confie Gasana, 7 ans, un enfant de la rue de Kigali, la capitale rwandaise. Sa mère ne travaille pas. Elle est parfois sollicitée par les voisins pour faire la lessive, mais pas tous les jours. « Quand ma mère n’a pas de job, je mendie le matin et l’après-midi je vais à l’école. Mon frère qui rentre de l’école vient me remplacer pour mendier à son tour. Ainsi, le soir, ma mère peut faire le marché pour qu’on mange », raconte ce jeune enfant.

Une étude publiée début mars par le Centre rwandais des statistiques montre que 15 % des enfants rwandais de moins de 5 ans souffrent de malnutrition et que 24 % des jeunes de Kigali, âgés de 18 ans à 23 ans, ont difficilement accès à un repas équilibré. Souvent, ils ne mangent que des glucides qui remplissent le ventre mais, rarement des protéines et des vitamines qu’on ne trouve que dans des produits alimentaires chers sur le marché.

Kalinganire, un cordonnier, constate que sa famille, comme celles de la plupart de ses voisins de Kimicanga, un des quartiers pauvres et insalubres de Kigali, ne mange pas à sa faim : « C’est la pâte de manioc avec la sauce tomate chaque jour. Un kilo de farine de manioc ne suffit même pas pour une famille de cinq personnes comme la mienne. »

Même en vendant des bonbons pour augmenter ses revenus, sa famille vit mal. Lui gagne 800 Frw (1,5 $) par jour. « Chaque jour, j’achète un kilo de farine de manioc à 200 Frw, 100 Frw de tomates et 200 Frw de charbon pour faire la cuisine. Juste de quoi manger une fois par jour. » C’est le lot quotidien de ceux qui font un métier mal payé, comme certains ouvriers d’usine, ou de travailleurs sans garantie d’emploi ou de revenus réguliers, tels les aides-maçons ou tous ceux qui ne travaillent que de temps en temps, chôment ou mendient dans les rues.

Les enfants grandissent mal

La plupart des femmes qui élèvent seules leurs enfants ont le plus de mal à survivre. « Nombreuses sont les femmes qui viennent en ville pour travailler comme femmes de ménage. Lorsqu’elles tombent enceintes, elles préfèrent rester en ville même sans moyens », souligne Uwera, une ancienne femme de ménage. « Ma voisine est veuve avec quatre enfants, poursuit-elle. Sans travail, elle ne peut pas nourrir ses enfants. Parfois ils passent toute la journée sans manger et viennent manger chez les voisins. »

Les enfants sont les plus touchés. Selon Vianney Bihibindi, nutritionniste, la plupart d’entre eux manifestent rapidement des signes de malnutrition : « Ils ont besoin de plus de protéines qui proviennent des aliments qui coûtent cher comme la viande ou le poisson. » Leur croissance en est affectée. « Tu verras, dit-il, un enfant de 10 ans qui a l’air d’en avoir six, car il n’a pas grandi en taille à cause d’une mauvaise alimentation. »

Kayisenga G., planton dans un ministère, confie : « Je gagne 20 000 Frw (environ 35 $, par mois ; je ne peux pas me permettre de donner la bouillie à mes deux enfants le matin, car le sucre est cher. » Elle raconte que, le matin, ils vont à l’école sans rien manger et ce n’est qu’à midi qu’ils mangent. Kankindi Gaudence, une enseignante d’une école primaire de Nyarugenge, constate que ceux qui « viennent en classe, sans avoir rien mangé le matin, ne suivent pas, car ils ont faim. Ils sont parmi les derniers de la classe. »

Rentrer au village, une solution ?

Selon le nutritionniste, les plus pauvres devraient retourner au village, car là au moins les gens s’alimentent mieux et moins cher : « En l’absence de viande, ils mangent les haricots ou le soja qui remplacent les protéines animales. » Certains citadins estiment qu’en ville manger le haricot est un privilège. « Actuellement, le haricot sec coûte cher et seuls les riches en achètent. Jadis, il était considéré comme la viande des pauvres », témoigne Ngenzi Oscar, vendeur de denrées alimentaires à Kigali.

Même les petits poissons indagara de Tanzanie, autrefois consommés par les gens de peu de moyens, sont devenus chers : « Avant, un kilo coûtait 600 Frw, maintenant il est à 1400 Frw, remarque un habitant. Il faut avoir des moyens pour en manger. » Pour lui, Kigali n’est pas fait pour les pauvres. Au lieu de manger la viande, certaines familles se contentent de bouillir les os avec un peu de tomate et la sauce dure une semaine. Ils achètent seulement la pâte de manioc ou du maïs et vivent de ça.

Un agriculteur du Sud estime que l’État devrait envisager de faire rentrer les gens sans emploi au village. Mais certains ont honte d’y retourner, car leurs proches restés au village croient que vivre en ville est une chance. « Je ne peux pas rentrer au village avec deux enfants, confie Uwera. Mes parents ne m’accepteront pas. Je dois donc rester en ville en me débrouillant. »

Par Solange Ayanone

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