Centrafrique, l’industrie de la rébellion à Vues d’Afrique

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Centrafrique, l’industrie de la rébellion -01Présenté en première mondiale à Montréal dans le cadre de Vues d’Afrique, le film documentaire Centrafrique, l’industrie de la rébellion, propose un regard critique sur les différentes interventions de la communauté internationale dans ce pays rarement en paix depuis son accession à l’indépendance.

Réalisé par Emery Noudjiep Tchemdjo et grâce au  travail du journaliste montréalais Venant Mboua, de l’Observatoire africain du Canada (OAC), le film se veut une lecture par les Africains de la situation délicate et explosive qui prévaut dans ce pays d’Afrique centrale immensément riche en ressources naturelles d’Afrique centrale.

Le long métrage propose des entrevues en Centrafrique avec différents protagonistes: anciens rebelles, hommes politiques et de la société civile. «Le film remonte les filières du marché de la rébellion, de la privatisation des guerres en RCA et propose une réflexion sur l’économie de la violence qui s’est installée dans cette région depuis l’époque de l’esclavage.»

Dans cet État, cinq des huit chefs d’État sont arrivés au pouvoir par un coup d’État ou une rébellion armée. Il n’est également pas faux de rappeler, comme le font les auteurs ,que «malgré la présence des missions civiles de paix et des forces militaires onusiennes, les rébellions persistent et, près de 60 ans après son indépendance, le pays est un vaste camp de misère, rempli d’ONG et d’institutions internationales».

Diplômé du collège O’Sullivan de Montréal, le metteur en scène et dramaturge, Emery Noudjiep Tchemdjo signe ici son premier film en tant que réalisateur.

Entrevue avec Venant Mboua, journaliste et militant des droits de l’Homme

Dans quel contexte a été tourné le documentaire

Produire l’info réelle sur l’Afrique afin de mieux informer  – et même de réinformer – le public d’ici est l’une des missions de notre petite unité de production, Afrique Réelle/Venant d’Afrique. C’est donc pour remplir cette mission que nous nous sommes intéressés à la crise centrafricaine. En 2014, nous avons vu les images de cette guerre présentée comme un conflit chrétiens/musulmans. Mais nous doutions que cela soit vrai. Alors nous sommes allés enquêter.

Est-ce qu’il a été difficile de trouver des intervenants ?

Nous avons commencé le tournage au premier trimestre de 2015. Il était effectivement difficile de trouver des personnes courageuses qui acceptent de parler devant une caméra. Nous avons cependant eu des discussions off the record avec beaucoup de personnes (hommes politiques, militaires, fonctionnaires des Nations Unies, diplomates, anciens rebelles, etc.).

Est-ce qu’à votre avis la situation a changé?

La situation n’a pas changé. Il y a eu une accalmie à Bangui. Les principaux seigneurs de guerre de la rébellion Séléka qui y séjournaient encore en 2015 (Abdoulaye Hissene, Aroun Gaye, par exemple), sont allés rejoindre leur chef, Nourredine Adam, au nord Est du pays.

Cependant, le plus grand quartier de la capitale, majoritairement musulman et zone de commerce la plus importante de la ville, est toujours tenu par des miliciens armés qui donnent du fil à retordre au gouvernement.

Les groupes rebelles affiliés à l’ancienne Alliance Seleka occupent l’arrière-pays, pratiquement toutes les zones minières du nord, du nord-est et du centre. Le gouvernement se bat toujours pour trouver de l’argent pour le programme de DDR (désarmement, démobilisation et réinsertion des rebelles).

Sur le terrain humanitaire, les choses n’ont pas vraiment évolué. Plus de 2 millions de personnes (presque la moitié de la population du pays) sont toujours dans le besoin urgent d’aide humanitaire.

Quel est le sentiment des gens sur le terrain sur l’avenir de leur pays à plus ou moins long terme ?

En ce moment, les élus de l’opposition sont inquiets. Anicet Georges Dologuélé, le chef de cette opposition, n’est pas tendre envers les institutions et le système international. C’est dire que les gens sont inquiets.

La société civile dénonce depuis 2015, ce qu’elle qualifie de complaisance, l’attitude de la mission des Nations Unies envers les rebelles. Un autre groupe de partis politiques a même adressé un mémorandum au gouvernement et aux Nations unies pour dénoncer le programme de désarmement qui constitue, à leurs yeux, une prime aux crimes des rebelles.

Notre film dénonce également cette pratique. Quant aux populations, elles sont si délabrées qu’elles subissent tout cela, impuissantes et sans paroles. Les pays puissants qui font les gendarmes aux Nations Unies ont pourtant tous les moyens, pour qu’en moins de trois mois, ils mettent en déroute ces milices et fassent juger leurs chefs, mais il leur manque de la volonté. Donc oui, les Centrafricains sont inquiets pour leur avenir.

Quel pourrait être, à votre avis, la conséquence pour des pays comme la RCA des volontés de repli sur soi des pays occidentaux comme usa, UK et autre ?

Je trouve quand même surprenant que le président américain balance des bombes sur la Syrie dont le gouvernement a mis des rebelles en déroute, que ce geste soit salué par les pays de l’OTAN, mais que ces mêmes pays dont les multinationales exploitent l’Afrique ne se trouvent pas deux hélicoptères pour bombarder des groupes de rebelles qui tiennent tout un pays en otage.

Il est indéniable que ce sont des groupes d’intérêt liés au pays puissant, aux monarchies du Golfe, à certains pays africains voisins, etc. qui entretiennent le chaos pour mieux piller les ressources du pays.

Si les pays comme les États-Unis veulent se désengager, ça sera moins une mauvaise chose qu’une bonne. Il faut que la RCA soit souveraine, qu’elle choisisse librement ses alliés militaires, ses partenaires économiques, etc. pour que la paix s’installe dans ce pays.

Le film sera-t-il présenté en RCA ?

Nous travaillons en ce moment sur la diffusion, un peu partout dans le monde. Notre objectif est de sensibiliser tous les publics et attirer l’attention du monde sur les malheurs que vivent les millions de citoyens de ce pays et sur les origines et les enjeux des rébellions armées qui le tiennent en otage depuis deux décennies.

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