Sud-Kivu: serment d’Hippocrate ou serments d’hypocrites ?

De nombreux médecins et infirmiers du Sud-Kivu s’intéressent plus à remplir leurs poches qu’à bien soigner les malades. Pourtant, ils sont très rarement sanctionnés. Désemparés, les malades les plus pauvres préfèrent souvent se soigner eux-mêmes.

(Syfia Grands Lacs/RD Congo)

A son entrée dans la profession, le médecin prête le serment d’Hippocrate : « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément… » Un serment dont de nombreux habitants de Bukavu ne voient guère l’application. « Le plus mauvais jour de ma vie est celui où j’ai vu mon père mourir dans un hôpital. Papa a rendu l’âme après avoir agonisé pendant 7 h sans être approché par aucun personnel soignant ! », témoigne cet homme en colère.

Lenteur et sélection arbitraire des patients à traiter en priorité expliquent de tels comportements qui bafouent la déontologie médicale. « Si vous n’avez pas une connaissance dans ces hôpitaux, personne ne s’occupe de vous », constate celui qui a perdu son père.

Les appartenances tribales interviennent aussi. « C’est ahurissant qu’un médecin te demande ton origine, fulmine une patiente. Dès qu’il apprend que tu n’es pas de sa colline ou de son Eglise, tu sens le dédain monter en lui et tu es sûr de ne pas être bien soigné. »

Les plus pauvres sont aussi mis de côté. « Un malade qui demande à être transporté d’une salle à une autre sur une civière pour y recevoir les soins prévus doit payer 1000 Fc (1,1 $) pour ne pas gravir les escaliers », confie une aide-soignante à l’hôpital général provincial de Bukavu.

Cette femme sur le point d’accoucher est, elle aussi, amère : « Je dois dépenser à tout bout de champ des sommes d’argent non justifiées. Il faut donner 5 000 Fc (5 ,5 $), voire 10 000 Fc (10,1 $) pour qu’une attention particulière me soit accordée. Les seringues, l’alcool, l’ouate, le bandage doivent être achetés dans leur pharmacie. J’aurais dû rester accoucher à domicile. »

L’appât du gain

C’est l’appât du gain estime une femme, qui a accouché trois fois à l’hôpital, pousse le personnel soignant à agir ainsi pour leur propre compte ou celui des hôpitaux. Pour certains infirmiers de Bukavu, il faut récolter le maximum d’argent dans les hôpitaux pour qu’ils aient leur prime à la fin du mois, car leur salaire est modique et arrive plusieurs mois en retard.

Mais, bien des patients ont du mal à payer tous ces frais. Ils sont ainsi nombreux à être retenus prisonniers dans des hôpitaux du Sud-Kivu, parfois pendant des mois, tant qu’ils n’ont pas réglé leur dette. Ils y vivent dans des conditions infrahumaines, dormant à même le sol dans les couloirs, mangeant difficilement. Ces derniers temps, certains politiciens en mal de publicité viennent les libérer en s’acquittant de leur facture.

Mal payés par l’Etat, de nombreux médecins spécialistes ouvrent aussi des cliniques privées. Selon un responsable d’une Ong qui souhaite rester anonyme, ils y orientent les patients. « Il n’y a que dans telle clinique que tu peux trouver tel médicament et tu as intérêt à y aller », leur ordonnent certains médecins.

De nombreux médecins et patients se plaignent aussi que le matériel destiné aux hôpitaux publics sous-équipés soit détourné au profit de cliniques privées. Certaines ONG aussi s’en plaignent. Il n’est pas rare de trouver sur le marché des médicaments ou même du matériel qu’elles avaient donnés à des hôpitaux.

« Certaines négligences sont intolérables »

« Tout cas porté à notre connaissance et tout mauvais comportement des médecins décrié sont soumis à notre commission de discipline et sont punis, affirme pourtant Dr Dieudonné Kalumuna, le président du Conseil provincial de l’ordre des médecins du Sud-Kivu. Mais, les cas sont rares. Selon lui, « il s’agit surtout d’avortements clandestins…. »

Le ministre provincial de la Santé, Dr Mwanza Nangunia, assure lui aussi qu’aucune plainte n’est arrivée à ses oreilles depuis qu’il est en poste en 2010. Les patients ne vont pas en justice, redoutant une longue et coûteuse procédure. « La justice est du côté du riche ici. Moi, pauvre, à quoi bon jouer sur un terrain sur lequel je pars déjà perdant. Je préfère rester chez moi et me soigner moi-même », dit l’un deux, résumant l’opinion générale.

Les médecins interrogés rejettent ces fautes sur les autorités qui ne seraient pas conscientes de l’importance de bien les payer. D’autres, comme ce médecin stagiaire, Nsimire Singay, estime que l’argent demandé permet à l’hôpital de s’approvisionner en médicaments…

Un médecin qui a pignon sur rue à Bukavu et qui a préféré garder l’anonymat, balaie de la main ces excuses et reconnaît que ses confrères foulent aux pieds le serment d’Hippocrate que des habitants qualifient maintenant d’hypocrite. « Les familles de ceux qui perdent les leurs par négligence doivent apprendre à saisir la justice, insiste-t-il. Certaines négligences sont intolérables. »

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