Entrevue avec Atna Njock aka Zekuhl: immersion au cœur du “langage des tons”

Boursier du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) pour un projet dont la sortie est prévue pour la fin de cette année, l’artiste et multi-instrumentiste Atna Njock s’est confié sur plusieurs sujets dans une entrevue. Il y aborde notamment la question du langage des tons…

Pourriez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas ?

Je ne me donnerais pas de qualificatif (rires)…Je suis juste Atna Njock.

Sur le plan artistique, je suis musicien d’origine camerounaise et à la fois spécialiste et héritier d’une sagesse ancestrale qu’on appelle le langage des tons. Grâce à mon parcours, je suis devenu multi-instrumentiste.

Combien d’instruments jouez-vous ?

Spécialement les percussions, notamment le nkuu, un tambour ancestral nommé le téléphone africain (tronc d’arbre évidé avec fentes qui se joue avec des baguettes). On le retrouve surtout dans les régions bantoues, en Afrique centrale, où il est mis en valeur comme au Cameroun, au Congo et au Gabon. Mais il existe aussi en Afrique de l’Ouest, en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Mali.

Je joue le mbè aussi appelé le ngom-ngoma (long tambour à peau), le balafon (xylophone africain), le kalimba (petit piano à pouces) et le Nkeng (la cloche). Tous ces instruments sont traditionnels et je les pratique en solo. Je joue moyennement du piano qui m’a permis de faire le pont avec les variations contemporaines occidentales, mais aussi la basse et la guitare que je pratique énormément. Cette dernière difficile à maîtriser, j’adore en jouer souvent.

Comment avez-vous appris à jouer tous ces instruments ? Êtes-vous autodidacte ?

Pour les percussions, je n’ai pas suivi de cours du tout. Pour le nkuu, c’est toute une histoire. Concernant la guitare j’ai appris sur le tas, en observant des gens et à travers des livres. Il faut avoir un regard très académique pour la guitare classique, ce qui correspond à un autre langage, loin des guitares africaines traditionnelles comme la kora ou le Nvet, à quatre cordes, qui racontent des épopées.

Cependant, pour la guitare moderne, à six ou douze cordes, l’approche est bien différente. Je n’ai pas suivi de cours de solfège classique académique, celui qu’on apprend au conservatoire ou à l’université. Ce système tonal occidental retranscrit par des codes sur des partitions par exemple.

Atna Njock aka Zekuhl

Néanmoins, le solfège africain existe depuis des millénaires, basé sur des onomatopées, ce qui se traduit par le langage des tons que j’exerce. Je suis donc un des garants de cette sagesse ancestrale. Je suis né avec. Je supporte cette tradition, un peu comme les griots.

Elle se manifeste à travers le tambour nkuu, mon instrument de base que je n’ai jamais eu à apprendre. J’ai su le jouer directement… Mon grand-père était un chef supérieur de canton Ndog Béa Sud, dans le département du Nyong-et-Kéllé dans la régions du Centre, au Cameroun. Il faisait partie du conseil des Mbok, une organisation sociale et politique qui régit la vie de tout un peuple, sous forme de patriarchie. Il avait donc accès à des savoirs et connaissances grâce au conseil des sages qui détectaient les phénomènes du village.

Ainsi, j’ai été repéré par ces grands dès le ventre de ma mère. Très jeunes, ils ont vu en moi la capacité de devenir un porteur. Je jouais dans des lieux où les enfants ne se trouvaient pas. J’ai passé toute ma jeunesse ainsi, au cœur de tous ces rituels de griots parmi ceux qui chantent, racontent ou jouent des épopées pour perpétuer ces histoires de génération en génération.

Ma sagesse était celle du langage des tons. C’est mon don.

Y a-t-il un successeur qui reprendra votre flambeau ?

C’est sûr et certain que cela se fera, tôt ou tard… Dans les mois qui viennent, il se passera sûrement un évènement pour quelqu’un qui reprendra ce travail. Cette forme est innée. Cela ne s’apprend pas. Mon grand-père l’avait détecté en moi. Mon père l’a reconnu et m’a tout de suite encadré afin de me responsabiliser face à ce don.

Musicalement, je parle toutes les langues avec la musique, pas nécessairement avec des mots.

« Le langage des tons est une extension du son, la base des vibrations électromagnétiques qui nous affectent tous. Les scientifiques ont même démontré comment la thérapie par le son était puissante et pouvait même guérir… »

Atna Njock

Dans vos vidéos en ligne, on vous voit souvent jouer avec des musiciens qui semblent être non-initiés. Cependant, ils semblent parler ce même langage, comment l’expliquez-vous ?

Quand on joue ensemble, je donne le cadre, avec le sytème sacré, et les musiciens évoluent dedans. Cela n’a rien à voir avec l’origine de la personne. Nul besoin de venir d’une tribu bantoue ou Bassa ou d’avoir été initié. Le langage des tons est neutre. Chacun le développe à sa manière. C’est juste humain. Nous pouvons tous communiquer sans mot.

Par exemple, votre bébé quand il était tout petit ne parlait pas, mais vous parveniez quand même à comprendre ses besoins, via ses sons, son langage émotionnel. Quand il va mal, vous le sentez. Pour les musiciens, il y a deux formes d’apprentissage. Certains naissent avec ce don et d’autres doivent apprendre par la répétition.

À quoi ressemble votre processus de création ? Est-ce que les dieux vous parlent ?

Dieu parle à tout le monde, chacun à sa façon. Tout ce qui existe et qui fait l’effort, le mérite. Je m’explique… Quand je fais un effort, à ma façon, en stimulant cette sagesse ancestrale qui se trouve en moi, que Dieu m’a donné, je le rends, car ce don ne m’appartient pas. Il est plus utile pour le monde. Je ne peux pas le garder que pour moi. Cela ne servirait à rien.

Toutes mes créations viennent de là. Chaque pièce a une histoire précise. C’est donc de la communication par le son et le rythme, basée sur des codes qui donnent à chaque phrase ses propres mélodies. Le tout lié à des énergies, des vibrations et des fréquences.

Le langage des tons a donc trois moralités: musicale, humaine et spirituelle. Tout part du son et du sens de ce qu’on dit. On part d’une histoire et on la traduit en son.

Dans mon dernier album, intitulé Toodana, le message véhiculé est celui de l’éveil des consciences. À partir du rythme, j’intègre les instruments qui vont jouer chaque phrase de cette histoire. [C’est] un vrai exercice d’orchestration.

Comment arrivez-vous à rendre votre musique si palpable qui donne une sensation de concert en direct (live) ? 

C’est ce travail qui est important… Le langage des tons me permet de le faire. Mettre ainsi les choses en temps réel. En général, les gens utilisent le format espace-temps, ils expriment un rythme ou un signal dans ce cadre en oubliant de créer aussi l’inverse, temps-espace.

Dans une cellule rythmique, on doit faire vivre les sons dans le moment. Habituellement les gens composent seulement pour que ce soit agréable à l’oreille. Ils le compressent dans un disque et cela reste froid, un peu comme une photo, ce n’est pas vivant. Alors que dans le concept des sagesses ancestrales africaines, voire humaines, car nous venons tous de ce continent, la tradition nous enseigne à jouer du son dans le moment. Ce sont des cellules rythmiques qui ont du sens et des logiques, la spiritualité du son.

Avant d’arriver en studio d’enregistrement, le travail doit être fait de manière à rendre toutes ces phrases vivantes et réelles. C’est la base. Ce sont les règles. Ce qui facilite l’intégration du côté technique de la musique moderne.

Pour être au fait du caractère académique de la physique du son, j’ai dû étudier, il y a quelques années, à l’école Musitechnic pour apprendre ce langage. Pour que le tout reste vivant en studio, tous les instruments tournent autour du message principal, je les enregistre piste par piste selon le langage des tons établi.

C’est une science, une thérapie, nous avons une responsabilité sur ce que nous créons, car il y a des effets non visibles sur le corps et l’esprit. Nous pouvons générer et stimuler des cellules dans notre organisme qui doivent nous rendre vivants le plus possible. D’où l’importance de prendre la peine d’être conscient de ce qu’on dit, de ce qu’on joue, de ce qu’on veut exprimer, quand on fait de la musique. C’est un autre niveau de vision, beaucoup plus profond. Le studio n’a donc pas le choix de rendre le tout vivant en suivant ces directives, pour éviter que cela reste froid, sinon cela vieillit très mal. Cette formule fonctionne depuis plusieurs années.

Que pensez-vous de la digitalisation de la musique ?

Nous sommes tombés dedans, moi-même je me suis fait prendre… C’est faisable, mais avec un peu plus de travail. Un exemple avec mon dernier album, je respecte les cellules rythmiques des traditions de la musique africaine, car tout a un motif.

Chaque phrase jouée a un rôle précis, un sens. Ce qui aide à rendre la musique vivante dans ce cadre de digitalisation. Cependant, je préfère largement jouer de la musique en direct sur scène. Je pourrais faire une chanson sur les 365 jours de l’année, une journée pour une histoire, une phrase.

Avec le langage des tons, le son s’adapte à toute forme de technologie, je ne suis même pas inquiet fasse à ce phénomène. Ce système est la plus grande science originelle et toutes ces avancées techniques s’inspirent de lui. Nous devons exploiter les bons côtés du monde numérique. Néanmoins, je suis un adepte du vivant et des spectacles. J’aime l’échange d’énergie avec le public, mais avec le contexte actuel les concerts sont limités…

Comment avez-vous rebondi face à la pandémie?

Cela porte à réfléchir… Je vois beaucoup de gens faire du streaming et des concerts en ligne, mais ce n’est pas mon truc. Je salue ceux qui le font, mais je préfère l’art de la scène.

Pour vivre pleinement ma vie artistique, j’anime des ateliers, je donne des cours et fais de la médiation culturelle. Cela ne se limite pas seulement à faire des spectacles.

On nous a formaté sur une certaine manière de pensée qui pousse à croire que réussir c’est faire des milliers de représentations par année, de faire de grandes tournées autour du monde, ce qui voudrait dire que tu es in, que tu serais un vrai artiste… Non ! C’est faux.

Je tiens à passer ce message aux artistes pensant qu’ils ne valent rien quand ils n’ont fait que deux représentations annuelles et se morfondent. Un artiste n’est pas obligé d’être tout le temps sur scène, passer à la radio et vendre des tonnes d’albums.

Un artiste peut vivre de son art différemment, il doit rester en action, peu importe la sphère, l’important c’est d’être là pour les gens. Celui qui se produit sur un million de spectacles n’est pas meilleur que celui qui n’en réalise qu’un. Il faut casser ce format de frustration qui tache l’évolution de certains artistes.

En parlant de format, votre musique est catégorisée dans le World Jazz Bantou, pourriez-vous la décrire?

Nous vivons dans un contexte où les mots dominent beaucoup malheureusement. Alors pour le terme World, cela englobe les musiques du monde dans le cadre occidental, ce qui est peu clair et plutôt économique; toutefois une forme d’ouverture.

Pour le Jazz, c’est d’abord la musique africaine, car ce style vient du continent, avant qu’elle ne se retrouve sur du piano ou une trompette, elle était jouée d’abord par les percussions et la voix humaine. Finalement bantou, le terme qui précise mon origine. Cela ne m’empêche pas d’exprimer ce que je ressens face à la musique africaine dans son entièreté que ce soit de l’Afrique de l’Ouest ou du Sud.

Zekuhl
Manu Atna Njock à Nuits d’Afrique, en 2011

Quelles sont vos plus grandes influences musicales ?

Je fais de la musique africaine dans toutes ses formes traditionnelles. C’est ainsi que je l’aborde. Tout en alliant la modernité et le classique, je porte les traditions à travers le langage des tons qui m’ouvre toutes les portes. Tous les ancêtres me parlent pareil, peu importe leurs régions d’origine. Je parle toutes ces différentes langues en musique avec ma propre vibration.

Je joue donc toutes ces musiques africaines avec des influences occidentales, des touches anglo-saxonne, européenne ou encore québécoise, selon le sujet traité. Je parviens à représenter ces différentes formes, sensibilisant tout genre de public qui retrouvent des sonorités qui leur sont communes. Je recherche la réceptivité, toute une démarche artistique.

Les institutions commencent à s’ouvrir au langage des tons. Mon rêve serait d’apporter ce supplément. Reconnaître cette forme d’apprentissage dans le cadre académique conventionnel.

Comme vous aimez beaucoup l’échange et l’art de la scène, quel est le concert qui vous a le plus marqué ?

Sans prétention, tous mes concerts m’ont laissé quelque chose de marquant. J’aime toujours les analyser et me dire que j’aurais pu mieux faire. Avec le temps, j’ai réalisé que je ne pouvais pas tout contrôler. Ce que je livrais à ce moment précis devait sortir ainsi et je l’accepte.

Mes meilleurs concerts correspondent aux moments de connexion avec le public sans protocole. Mes prestations au Cameroun se faisaient sous un manguier ou un palmier. Tout le monde était présent et on jouait simplement. Pour moi, c’était comme me produire dans un grand stade.

En Amérique du Nord, je joue dans des salles… La Maison de la culture Janine-Sutto (à Montréal) est un beau souvenir. Au Festival de jazz de Montréal en extérieur, un des plus beaux. Aux États-Unis, dans un parc, c’était vraiment top avec une qualité de son exceptionnelle… Je ne peux en nommer en particulier, mais c’étaient des moments intéressants. J’ai différentes formes de concerts, pour grand public et pour les jeunes. Je fais des spectacles pour enfants dans plusieurs cadres différents.

J’évolue donc à travers la réalisation de divers projets, dont Zekuhl qui est acoustique, Bolboart qui est basé sur les percussions et le langage des tons, Adokta en trio acoustique avec des guitares inspirées des sonorités afro-latines.

Il y a aussi Tonsphonie, une symphonie bantoue avec le support du Conseil des arts et des lettres du Québec (prévu pour la fin de l’année 2021).

Quel est votre message ?

J’exerce la géométrie sacrée, une science par le son, un savoir ancestral que je me dois de rendre utile à tous. Faire de la thérapie par le son et réveiller les consciences est mon rôle dans la société. Que ce soit ici ou sur le continent, où ce langage a parfois été oublié.

Nous sommes tous de passage. Pour vivre heureux, nous devons casser les divisions culturelles. Nous sommes différents, nous ne devrions pas nous battre les uns contre les autres. Nous pourrions le reconnaître et vivre ensemble. Chacun à sa place et il y a de la place pour tous.

Le potentiel humain est fort. Nous pouvons guérir ensemble.

Pour en savoir plus:

Cet entrevue a été réalisée dans le cadre d’un partenariat avec le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), notamment pour son programme de bourses aux artistes.

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