«Gran Balan» de Christiane Taubira: un cri d’amour lyrique et mélancolique

Dans ce tout premier roman, écrit en plein confinement, Christiane Taubira surprend, fait voyager et donne de l’espoir. L’ancienne ministre de la Justice française a pris une nouvelle fois la plume pour cette jeunesse «dont on obstrue l’horizon, en [toute] indifférence et [impunité]», pour ce peuple guyanais qu’elle affectionne et à qui elle souhaite d’être à «gran balan», d’avoir la force de contrôler son propre sort.

Gran balan (Editions Plon), c’est un roman guyanais. Profondément enraciné dans ce bout de terre d’Amazonie riche de sonorités, d’errances, de joies ou de colères et parfois de miracles. Cette terre, c’est celle de Christiane Taubira, de Jossy Masse ou de Léon Gontran Damas. Bienvenue dans cette Guyane, si peu connue, si bien cachée, souvent négligée et reniée, au détriment des vies de «ces gens de peu et de beaucoup» qu’elle abrite.

Le personnage principal, c’est Kerma Nofis, un jeune chauffeur de taxi clandestin de 21 ans, qu’on rencontre au tribunal le jour de son procès.

Accusé d’un braquage qui a mal tourné, Kerma est ce jeune qui pensait avoir signé pour un petit trafic qui consistait à emmener son ami M. Mimper chez un oncle pour déposer un sac contenant des stupéfiants. Mais les choses ne se passent pas comme prévu.

Kerma fini au box des accusés, jugé pour complicité alors qu’il courait après ces 15 euros qui lui auraient permis de compléter son maigre salaire de 1136 euros par mois. Quant à sa maman, c’est une mère créole. Bien qu’absente à l’audience, elle a pris soin de lui fournir du linge adéquat pour l’occasion.

Ces faits, quelque peu sordides, témoignent d’une jeunesse qui, comme le rappelle l’autrice, est encerclée par les risques, les abandons et les « à quoi bon ».

Christiane Taubira dépeint une lourdeur de l’institution judiciaire française, celle qu’elle a connue de l’intérieur. Celle dont le rôle premier est de juger, celle qui frappe le plus lourdement possible pour un trafic de stupéfiants et qui pour le reste, dit «démerdez-vous», comme nous le dit Pol Alex, l’éducateur dévoué et bienveillant du roman.

Dans cet ouvrage écrit avec une verve rythmée d’humanité, digne des contes créoles narrés par un gan-gan (aîné, ancien), elle dépeint des tableaux d’une jeunesse qui tente de s’exonérer d’un fonctionnement sociétal et social sans toutefois y parvenir. 

Et puis, que dire de ce carnaval guyanais, unique en son genre ? Ce secret tellement bien gardé et décrit avec fidélité, qui n’existe que là-bas.

Personnages guyanais

D’autres histoires s’entremêlent à celle de Kerma. Il y a celle de Justin Catayé, fondateur du Parti socialiste guyanais et du journal Debout Guyane, celle d’Adélaïde Tablon, cette femme née esclave qui marquera la conscience collective guyanaise par sa marche nue pour la liberté dans les rues de Cayenne. Mais aussi celle du chevalier de Saint-Georges, ce chef d’orchestre tombé dans l’oubli malgré ses multiples talents.

Et, il y a les histoires de ces femmes, «poto-mitan» comme on dit, créoles, mamans, fascinantes, volontaires, combattantes. Ces femmes anxieuses pour leurs fils, « celles qui prennent sans cesse à leur compte les croche-pattes de la vie ».

Bref ces générations de femmes battantes, ou djok, qui ont fait de la société guyanaise ce qu’elle est aujourd’hui. Habitées par la peur, ces femmes portent cette terre et son peuple à bout de bras et au rythme de leur cœur.

Christiane Taubira a créé ces personnages guyanais, avec leurs défauts et leurs qualités, leurs doutes et leurs forces, leurs craintes et leurs colères, leurs rêves et leurs échecs. 

La langue avec laquelle elle écrit ce roman est celle qui parvient à éviter les caricatures, celle qui par sa singularité montre la richesse de la langue française, mais aussi du créole guyanais et des autres sonorités qui résonnent et explosent à la face de ce que le colonialisme a laissé en héritage.

Esclavage, Code noir, bagne, combat des «Marrons» – les esclaves qui ont fui les plantations –  et Amérindiens qui luttent pour leur survie et liberté, opacité du système judiciaire, chômage, pauvreté, ennui sont autant de thèmes abordés au fil des pages qui font que ce roman pose un regard empreint d’amour et de lucidité sur une Guyane qui pourrait vous surprendre.

Avec ce roman, Christiane Taubira ne pas triche pas. Ce qu’elle propose est vrai. C’est juste un livre sur un peuple guyanais qui, quoiqu’on en pense, a encore beaucoup à raconter.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.