Rencontre avec le réalisateur Idrissou Mora-Kpaï

Touki Montréal s’est entretenu avec Idrissou Mora Kpai, réalisateur du documentaire, Indochine, sur les traces d’une mère, en compétition à la 22e édition du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou. Son film a également été sélectionné au Festival de cinéma Vues d’Afrique de Montréal 2012.

Votre documentaire raconte des faits méconnus : sous la colonisation française, des soldats africains, engagés plus ou moins volontaires, sont allés épauler la France dans sa guerre du Vietnam. Ils y ont eu des enfants. Vous racontez leur histoire, comment cette idée vous est-elle venue ?

Quand j’étais petit [Idrissou MORA KPAI est né au Bénin, il vit entre la France et les Pays-Bas], je voyais ces gens, qui nous ressemblaient, mais pas vraiment. On les appelait « les enfants viêtnamiens », mais on ne connaissait pas leur histoire et on ne cherchait pas à la savoir. On ne se préoccupait pas du tout d’eux.

Adulte, je suis allé manger dans le restaurant de Christophe, mon personnage principal. J’ai échangé avec lui. C’était l’un de ces anciens voisins. Je suis revenu, nous avons parlé encore plus. Et mon regard sur lui a complètement changé. Je me suis dit qu’il fallait faire ce film pour que chaque Béninois, chaque Africain (car il y a de ces enfants aussi au Togo, au Niger, au Tchad, en Centrafrique, au Burkina Faso, et au Magrheb), apprennent à voir ces gens comme je les vois maintenant, pour qu’ils soient inclus, eux et tous les gens métissés.

Une autre particularité de cette histoire est que c’est une des rares guerres à avoir opposé deux peuples colonisés. Les Africains sous domination française combattaient des gens qui voulaient se libérer des Français. C’est étonnant ! Ca a dû déclencher quelque chose, je pense. Une conscience politique est née. Certains Africains sont même passés dans l’autre camp. Pour moi, l’histoire des ces enfants est aussi liée à la lutte contre la colonisation.

Combien d’enfants sont nés ainsi ?

C’est difficile à chiffrer exactement, puisque tous ne sont pas rentrés en Afrique. Mais on sait que 60 000 soldats africains sont allés au Vietnam, et que presque tous ont eu des enfants. Et même parfois plusieurs. Le niveau de vie au Vietnam était presque le même qu’en Afrique, que c’était un pays tropical où les Africains se sentaient bien. Les rencontres étaient faciles.

Pourquoi certains ont ramené leurs enfants et leur femme et d’autres pas ?

L’armée française venait d’essuyer une défaite et tenait à limiter les frais. Lorsque les soldats quittaient le pays, ils demandaient à se marier. Les demandes de mariage ont afflué, aussi les autorités ont imposé des conditions sévères, comme l’obligation de faire un an de plus.

Dans ces conditions, beaucoup ont abandonné leur compagne, car rester, c’était courir le risque de se faire tuer. Mais ils ont essayé d’emmener le maximum d’enfants, leur sang. Certains officiers ont même adopté plusieurs orphelins de père africain, comme le père de Christophe Soglo, qui ne connaît donc ni son vrai père, ni sa vraie mère.

C’est pour ça que, dans le film, Christophe parle souvent d’un manque, comme les autres témoins ?

Oui, il a grandi chez un père et une mère adoptifs, il est arrivé dans un pays où l’adoption n’est pas bien admise. Il a connu le refus de la société, de la famille. Il a donc vécu une enfance fragile, vide, solitaire.

On sait l’importance du lieu de naissance dans la vie de quelqu’un. Je pense que pour Christophe, retourner au Vietnam était important, car c’était comme de retrouver sa mère. Dans son esprit, la mère et le pays, c’est un peu la même chose [le film a pour fil conducteur le retour de Christophe au Vietnam].

Vous avez aussi interrogé des anciens combattants vietnamiens et africains ?

Oui, j’ai d’ailleurs recherché tous les numéros de matricules des soldats que j’ai interviewés [les soldats sont présentés sous leur numéro de matricule dans le documentaire] pour prouver qu’ils étaient vraiment là. Et pour l’armée, ils n’étaient que des numéros.

D’ailleurs, ce film a suscité beaucoup d’enthousiasme chez les anciens soldats que j’ai interviewés. Ils ont se sont remémoré des histoires de femmes, se rappelaient un peu la langue. Il y aurait des tas d’histoires de fiction à raconter à ce sujet.

Combien de temps vous a pris la réalisation de ce film ?

Beaucoup de temps. Trois ans. Comme il s’agit de faits historiques, j’ai voulu bien me renseigner, car des historiens et des militaires vont sans doute le voir et je veux qu’ils voient que ce que je dis est juste.

Les archives que j’ai utilisées, je les ai surtout trouvées en France. Au Vietnam, les deux guerres ont tout détruit. En Afrique, les archives sont vraiment en état délabré. Il faut conscientiser les Africains à l’importance de l’archivage. Il faut conserver la mémoire de notre histoire chez nous. Un documentaire, c’est un document, et c’est la mémoire. Je me dis que faire ce film est aussi une façon de conserver quelque chose.

Indochine, sur les traces d’une mère, d’Idrissou Mora-Kpaï

2 COMMENTAIRES

  1. Historienne de formation, québécoise et amie de la famille de Christophe Soglo je vous remercie infiniement d’avoir fait ce documentaire. L’histoire n’est pas tendre pour plusieurs catégories de personnes qui pourtant l’on honorée.

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