Haïti en folie: Fabienne Colas, une combattante en quête de liberté

Partie de presque rien et maintenant à la tête d’une dizaine de festivals, à Montréal, mais aussi à Toronto, New York et même au Brésil, Fabienne Colas était un peu ambivalente à l’idée d’une programmation en ligne pour son Festival Haïti en folie. Mais son équipe, à qui elle n’hésite pas à donner tout le crédit, a su la convaincre.

Il est 16 h, un dimanche, lorsque Touki Montréal joint Fabienne Colas au téléphone, à quelques jours de la mouture 2020 du festival, qui se tiendra du 24 au 26 juillet.

«On s’est remis en question à chaque seconde», confie-t-elle sans détour à propos de cette édition qui promet d’être particulière.

Grâce à la détermination de son équipe, les Montréalais et les internautes en général pourront profiter d’un festival articulé autour d’ateliers, de spectacles ainsi que de conférences.

«Les gens pourront fêter à Haïti en folie même virtuellement», explique-t-elle.

Il faut dire que la pandémie de la COVID-19 a eu des conséquences désastreuses sur l’industrie. Fabienne Colas l’avoue elle-même. Elle en a eu les « deux bras cassés». Les mesures prises par les autorités sanitaires pour limiter la propagation du virus ont été particulièrement drastiques et les artisans du milieu en ont beaucoup souffert.

Fabienne Colas n’hésite d’ailleurs pas à parler du «plus gros coup» qu’elle a pu avoir au cours de sa carrière d’organisatrice de festivals. Et si les festivals et les organisations culturelles ont été particulièrement frappés par la pandémie, elle insiste pour dire que cette crise a surtout frappé les plus vulnérables, les communautés racisées du Québec, en l’occurrence.

Un peu comme tout le monde, le confinement a été, pour elle, un moment d’introspection. En entrevue, elle confie avoir «beaucoup réfléchi à l’avenir» et en a tiré certaines conclusions. Entre autres, elle croit que la situation a ainsi permis de «prendre conscience que l’être humain est fragile».

Pour elle, comme pour le reste de l’humanité, la période a été difficile. De l’ancien temps, avant la COVID-19, elle regrette la chaleur humaine, la possibilité de prendre les gens dans les bras et de se coller. «On a pu voir qu’on n’était rien sans chaleur humaine», souligne-t-elle.

Pour autant, celle qui est à la tête du Festival Haïti en Folie, du Festival du Film black ainsi que de la Fondation Fabienne Colas assure avoir continué de travailler, notamment avec ses contacts pour entretenir les partenariats, mais ce, toujours en écoutant la musique. “Je travaille toujours avec de la musique”, dit elle sans équivoque.

Se qualifiant de «vraie mélomane», Fabienne Colas nous fait savoir en entrevue que l’un de ses péchés mignons ces derniers temps est de savourer l’écoute du titre Mi Gente de J Balvin. Mais elle assure écouter toutes sortes de musiques, africaine, haïtienne, caribéenne, latine, «du Emeline Michel, notre Céline Dion, à Céline Dion, justement» !

Pendant la mouture 2020 d’Haïti en Folie, un festival qu’elle a mis en place en 2009 dans un esprit de rapprochement entre Haïti et le Québec, Fabienne Colas s’entretiendra notamment avec Dany Laferrière, son ami, son mentor, celui qui lui a «donné sa chance».

De ce dernier, qui occupe un siège à l’Académie française, elle a parlé de «quelqu’un qui est présent depuis le début», n’hésitant pas à le qualifier de légende, «qui répond toujours présent à une invitation sans demander qui sera là» au même titre que les Harry Belafonte et Spike Lee.

Ces deux personnalités ont été primées au Festival international du film black de Montréal – FIFBM (anciennement le Festival du Film haïtien de Montréal) et Fabienne Colas en parle avec une profonde admiration.

Avec Dany, elle reviendra sur la question de l’exil, thème de son plus récent ouvrage L’exil vaut le voyage, mais il sera sans doute question de différents sujets comme le mouvement Black Live Matters, expression, selon elle, d’un ras le bol généralisé.

«Défoncez les portes»

Cette ancienne Miss Haïti en 2000, qui a été une actrice populaire du cinéma haïtien, croit salutaire cette prise de conscience du monde à la réalité des communautés noires.

«Je sens qu’il y a un vrai revirement. Je sens qu’il y a des choses qui bougent», fait-elle savoir.

«On est heureux de voir que quelqu’un n’est pas mort en vain», ajoute-t-elle en faisant allusion à la mort de George Floyd, cet Américain qui a perdu la vie dans des circonstances ignobles en raison de violences policières à Minneapolis, au Minnesota.

Au cours de l’entrevue, Fabienne Colas s’est aussi remémoré ses premiers pas difficiles dans l’aventure des festivals en se rappelant notamment «la dictature des 35 mm». Déterminée, elle a néanmoins su «monter dans un train en marche».

«J’ai cogné à toutes les portes», a-t-elle dit, soulignant que la jeune qu’elle était à l’époque avait beaucoup de naïveté, mais aussi beaucoup de fougue.

Aux jeunes des communautés racisées, elle a ces messages: «N’attendez surtout pas que le téléphone sonne et que quelqu’un vienne vous chercher. Ça n’arrive jamais» ; «Il faut créer vos propres initiatives» ; «Voyez grand, mais commencez petit».

Fabienne Colas est d’avis qu’avoir une «vision claire» ouvre les portes et permet de montrer qu’on a l’air déterminé, même si la route ne sera pas simple. « Il n’y aura pas de cadeau [et] il faut faire des compromis », a-t-elle ajouté.

C’est aussi pour cette raison qu’en marge de l’édition 2020 d’Haïti en Folie, la Fondation Fabienne Colas a lancé le Fonds National pour les Arts Black, une initiative de collecte de fonds avec pour objectif de donner un coup de pouce financier à des organisations noires victimes d’un système qui ne les voit pas toujours.

L’idée, explique-t-on, est de combler le fossé pour soutenir correctement les artistes, festivals et initiatives Black, tout en continuant à œuvrer pour les changements systémiques. « Pour qu’il y ait un changement, il faut une action concrète qui dépasse l’explosion de la conscience sociale et l’éveil sur les médias sociaux», a fait savoir Mme Colas dans le communiqué.

Pour rappel, la Fondation Fabienne Colas est derrière neuf festivals: le Festival international du Film black de Montréal, le Festival du Film black de Toronto, le Festival du Film black de Halifax, le Festival Haïti en Folie de Montréal, le Festival Fondu au Noir, le Halifax Black Summer Festival, le Festival du Film québécois en Haïti, le Salvador Black Film Festival (à Bahia, au Brésil).

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